« L’Esprit du Judaïsme – Allez dire à Ninive », par Sarah Cattan (Tribune Juive, le 10 février 2016)

Bernard-Henri-Levy-800x512

 

Je vous avais laissés sur la Gloire des Juifs, première partie de L’Esprit du Judaïsme, essai que l’on aimerait, l’ayant fermé, sous-titrer La confession d’un Juif irréligieux.

La fin de cette première partie montrait qu’il existait, face à l’indéniable montée des périls, des raisons d’espérer, et c’est d’ailleurs dans ce bras de fer complexe entre tolérance et intolérance que nous paraît devoir s’inscrire cet autoportrait personnel et intellectuel de Bernard-Henri Lévy, essai que Patrice Trapier, dans le JDD du 7 février, qualifie de parfait manuel contre la haine des autres.

Alors que la première partie de ce récit personnel et très engagé s’achevait sur l’aventure des nouveaux philosophes, notamment ces réunions près de la fontaine de la Rue d’Ulm où se dessina une sortie de la vision politique du monde, la deuxième partie, intitulée La Tentation de Ninive, ouvrira un pont sur les expéditions du philosophe en Libye et en Ukraine, avec déjà les combattants kurdes anti Daech, autant de sujets à polémique sur lesquels l’auteur s’expliquera longuement.

Mais il s’attachera d’abord à ce mot d’élection, qu’il entend débarrasser des préjugés dont le vocable s’est alourdi au fil du temps.

UN TRÉSOR, EN HÉBREU SEGULA

Revenant à l’Exode, il nous les montre, ces Israélites, encore loin de la Terre promise, errants, mais « panoui », terme hébreu qui signifie « vacants », « disposés pour l’intellection », au pied d’une montagne au sommet de laquelle Dieu dit à Moïse convoqué : Je suis le dieu de tous les peuples de la terre, […] Vous, Hébreux, vous serez pour moi un trésor, en hébreu « segula », car vous êtes ouverts à ma parole et que vous me vouerez une fidélité inconditionnelle.

Ainsi un pacte est-il lié en désespoir de cause avec ce petit peuple parce qu’il accepta l’allégeance.

Qu’est ce trésor ? Le philosophe le définit comme le secret même, l’être secret , qui sera révélé à la fin des temps.

D’ici là, incombent au peuple-trésor une tâche et une foule d’obligations, dont l’examen, l’étude et la transmission de la Torah, assortis d’une lecture corps à corps  avec ce texte aux 70 visages, nombre que Rachi interprète comme le nombre de nations, la kinian Torah invitant à une réinvention de l’autre à travers une lecture dont un Levinas eût dit qu’elle s’apparente à une caresse.

La Torah, écrit BHL, a  le visage du sujet qui l’étudie, [le] convoque à la rencontre de soi-même […] son sujet étant le Sujet , elle est, à l’inverse de l’Evangile ou du Coran, le Livre qui invite tous les hommes à être soi. 

Ainsi, il n’est pas de Juif sans cette relation aux nations, sans cette responsabilité pour le monde, donc, déduit l’auteur, est en péril celui qui s’ampute de sa part juive.

Et le voilà espérant un Talmud musulman, se plaisant à imaginer la grande intelligence musulmane partant à l’assaut d’elle-même et du Coran, des imams, des érudits, des sages de l’islam soumettant [à l’analyse et au commentaire ] les versets consacrés aux notions de jihad, de charia ou d’oumma, le voilà dans une interview expliquant à Anne Sinclair que Franz Rosenzweig ne connaissait pas assez l’islam car le temps lui avait manqué pour mener sur l’islam le travail qu’il avait conduit sur le christianisme, et confiant qu’il savait, lui, qu’il y avait un islam – dont il avoue ne pas savoir s’il était majoritaire ou minoritaire – , mais avec lequel le même lien de vie existait, reconnaissant que ce travail existait déjà mais se plaisant à imaginer qu’il fût la règle et non plus l’exception et que cette relecture, assortie de neutralisation de certains fragments, fît école, à l’image du peuple hébreu, « peuple-sable », léger de n’être pas  engoncé  dans ces gros volumes gonflés, peuples qui acceptent de mêler un peu de sable à leur limon, la délicatesse du sable étant le meilleur rempart à leur orgueil, rejoignant ainsi l’intuition baudelairienne de Juifs cloudés, bibliothécaires et témoins de la rédemption.

Cette conscience d’être un « trésor », le philosophe n’en tire nul orgueil et évoque cette histoire d’élection au sens où en parlent les ignorants [qui] est le pire des crimes, idem pour toute sanctification de la terre, du politique, ou encore du social, BHL « déglinguant » l’idée même d’une nation juive qui serait, par une sorte de voie rapide, enracinée dans la sainteté, croyant que l’on serait, « parce que juif », dans les petits papiers du bon Dieu», et d’ajouter que c’est « sûrement ce que s’imaginent les antisémites avec leur fantasme de peuple élu et d’élection.

Alors, qui est juif ? Un mot répond à cette interrogation et définit le poids, la lumière et son prix, l’élection et son fardeau : kavod.

BHL rappelle que rares sont les vies qui ont vécu l’épreuve de l’être-juif : on est juif, dans l’existence, par intermittence et, si j’ose dire, pas par essence […] et j’en sais qui le sont le jour de Kippour, magnifiquement.

Et de nous conter alors l’ordre un jour intimé à Jonaz, ce Yona qui en hébreu signifie colombe : ordre de se rendre à Ninive, « la » grande ville, capitale de l’Assyrie, bâtie non loin de l’actuelle Mossoul, cité suprêmement pécheresse, et ordre de l’inviter à réparer ses fautes.

NI LE VRAI DU FAUX NI LE BIEN DU MAL 

 Ninive, la ville dont la magnificence n’a d’égale que la corruption, ville la plus éclatante et la plus civilisée mais la plus dépravée, ses habitants ne distinguant ni le « vrai du faux » ni le « bien du mal », ses rois étant les ennemis héréditaires d’Israël qu’ils veulent détruire.

Jonaz, ce héros cornélien, plongé entre deux injonctions contradictoires, ce petit prophète qui craint, contraint de choisir de sauver les indéfendables Ninivites en « allant dire » et d’être alors l’instrument de la perte de son peuple, ou de penser d’abord à celui-ci et donc de désobéir à la voix…

Pris dans ces avis contraires qui sont, de tout temps, le propre de la pensée juive et la font exploser, à chaque instant, en thèses, hypothèses et conjectures inconciliables, il prend ses jambes à son cou et décide de fuir, là-bas fuir… , se dispensant d’obéir mais oubliant tel Ezéchiel, qu’il lui faudrait, exil ou pas, s’acquitter de sa mission !

Surgit un typhon, Jonaz s’endort alors paisiblement à fond de cale, attendant la mort annonciatrice de la fin de la colère de Dieu. Il est découvert en pleine tempête par le capitaine auquel il confesse comment il a outragé Dieu en refusant d’aller « dire à la ville » et propose -en vain- qu’on le jette par-dessus bord, plongeant les marins eux même en proie à deux injonctions contradictoires, mais les hommes finissent par le jeter à l’eau : Jonaz passe alors 3 jours et 3 nuits très étranges dans la panse d’une baleine, jours de bonheur marqués par une forme de fusion avec soi dont il n’avait pas idée , mais la baleine se remplissant soudain d’œufs et Dieu, le voyant […] cette fois […] mourir pour de bon, téléguide la baleine vers la terre ferme, et fait qu’elle […] recrache Jonaz, mais BHL nous explique que là, les commentaires divergent, mais que toujours est-il que Jonaz va enfin à Ninive et se met à crier en boucle : « encore quarante jours et Ninive sera détruite », 40, nombre essentiel, car nombre de l’épreuve.

Le récit est savoureux, narrant les habitants de Ninive qui se repentent, son roi qui ordonne par « décret » de se purger de cette boursouflure [qui est] le contraire de la vraie grandeur, et Dieu enfin qui retire sa colère et épargne les Ninivites.

Mais Jonas n’est pas content car il doute de la sincérité de ces hypocrites de ninivites,  ces experts en communication et en manipulation de l’opinion et il s’inquiète pour le peuple-trésor,  qui passe son temps, lui, à désobéir ouvertement à Dieu, Jonaz gagné par le désespoir, seul sur sa colline, – les hauteurs de Ninive, ville de Mossoul aujourd’hui, où se trouvait le philosophe en aout 2015, accompagnant une escouade de peshmergas […] face aux barbares […] ces criminels par excellence , Ninive en 2015 donc, attendant  sa nouvelle délivrance , cette Ninive qui s’appelle aujourd’hui Mossoul et qui redouble de péché.

Mais revenons à Jonaz qui se lamente à présent parce qu’il a perdu son ombrage, un ricin grignoté en une nuit par un vermisseau, un ricin qui a poussé un jour, pour lequel [ il n’a ] pas peiné, auquel Dieu réplique que Ninive qui abrite cent vingt mille personnes , plus autant d’animaux, et qui est l’œuvre de [ses] mains doit être sauvée, Dieu n’ayant en effet pas voulu  éterniser  le mal qui était en elle, et ayant au contraire décidé de considérer  que ce mal était rédimable.

L’on sait que BHL est souvent allé à Ninive œuvrer pour des peuples  qui étaient parfois, en puissance ou en acte, les ennemis de qui [ il est ]  : et d’évoquer un retour d’Angola où Benny Lévy moqua son admiration de jeunesse  pour  un autre Jonaz, de rappeler un souvenir éthiopien, son chagrin à la mort de Massoud, une radio au Burundi ou un journal à Kaboul, autant d’événements où l’ami Benny ne voyait en pestant que du temps perdu […] sur l’étude de la Torah, ces Ninive où, reconnaît BHL, le nom juif n’avait pas toujours été en odeur de sainteté, le Ninive de Lech Walesa et puis encore la ville de Sarajevo à propos de laquelle Benny Lévy rappelait à BHL Izetbegovic et sa Déclaration islamique, ces engagements au sujet desquels Benny Lévy pensait que son ami se perdait , empêtré dans son charabia droits-de-l’hommiste, attachant  tant de prix  à ce plan de Genève qui plaidait pour un Etat palestinien.

Mais l’auteur revendique son indignation hurlée face aux massacres méthodiques là où il les dénonça, et même de ce Ninive-Mossoul dont les villages arboraient le drapeau de Daech, les proclamant judenfrei et christenfrei, il ne renie rien et fait le serment d’y entrer, si les peshmergas y entrent.

 LA LIBYE ET L’UKRAINE

Et d’arriver à ces deux dernières tentations de Ninive dont l’ami Benny Lévy[1] n’eut pas le temps d’être témoin, la Libye et l’Ukraine, cédant aux sirènes de cette corruption absolue de l’âme qu’est l’islamisme radical , l’une comme l’autre renouant avec la haine structurante qu’elles ont vouée à Israël , Lviv, Lviv et l’Ukraine et cette rampe de tri pour le bétail juif chassé et parqué, […], la forêt de Lisinitchi où plus 100 000 hommes, femmes, vieillards et enfants juifs [ …] furent exterminés, [cette forêt] où il n’y a pas le moindre lieu de recueillement, et ce trou, là où il chercha la fameuse synagogue d’or qui fut l’une des plus belles d’Europe, et  pas de mémorial  pour ces morts sans tombeaux.

Concernant la Libye, BHL nous explique qu’il a toujours soutenu la thèse de la filiation nazie de ces frères musulmans nés dans l’Egypte des années vingt et qu’il n’a jamais sous-estimé de les voir, auréolés de la palme de la souffrance sous Kadhafi puis de leur vaillance incontestable dans la guerre de libération qu’ils livrèrent au dictateur, émerger, renforcés, et nous confie qu’il ne fut pas surpris d’entendre Abdeljalil dire qu’il rêvait pour son pays libéré d’un régime fondé sur la charia. Il rapporte comment un responsable du Conseil national de transition lui ayant fait savoir que son pays avait à cœur de nouer des relations normales avec Israël, le philosophe alla trouver Benjamin Netanyahou qui félicita aussitôt la France d’avoir ainsi permis d’éviter un massacre d’innocents  et déclara les raisons pout l’Etat hébreu de se réjouir du départ d’un dictateur coupable de soutien au terrorisme international ainsi que de violence envers son peuple. De là notre auteur, devenu en quelques heures un suppôt du sionisme et de Satan, rendit public le communiqué israélien qui montrait qu’il n’avait pas d’hostilité de principe au « printemps arabe. »

Ecrivant cela, BHL actait donc en même temps l’antisémitisme ancré dans cette douloureuse Libye et les raisons qui le faisaient plaider pour elle et œuvrer à sa rédemption : écart indicible entre l’élite politique et la foule, ces Ninivites, et l’écrivain de rappeler philosophiquement que tout bien que font les hommes se combine toujours avec un nouveau mal qu’ils font aussi, constat que jamais il n’occulta, mais trouvant la justification de son combat dans la présence en Ukraine de plus de 2000 Justes, le fait que la place Maïdan ne donnât pas droit de cité à l’antisémitisme, qui y fut muselé, même si celui-là était tout près, tapi. Virus en sommeil. Alors, se justifie-t-il, paraissait possible un travail de pédagogie pour les Ukrainiens, et actant qu’il y a quand même quelque chose de changé dans la nouvelle Ukraine.

La libye ? BHL nous raconte le spectacle de chars fonçant sur Benghazi – tous les recours ayant été épuisés – , la guerre évaluée comme causant au final moins de mal que celui produit par les destructions en cours, le fait que le tyran en question ne fût un rempart ni contre le terrorisme, ni contre la déstabilisation, ni contre l’antisémitisme ou les migrations sauvages, ni contre le Jihad, réfléchissant au dilemme opposant interventionnistes aux non-interventionnistes en Syrie pour arrêter la folie du Kadhafi local, concluant que cette intervention-là fut juste car elle évita à la Libye un destin syrien.

Il convoque l’effet produit par l’image d’un intellectuel français juif [venu] soutenir leur insurrection, cette image qui ébranla leurs cervelles islamisées et oppose aux tenants du non-interventionnisme l’un des articles de foi les mieux assurés de leur jihadisme : la connivence de principe de l’Occident et, en Occident, des Juifs [occupés] à humilier et piétiner les peuples , se félicitant dès lors d’avoir juste  instillé un doute, […] affolé un instant leurs radars imbéciles […] même s’il reste des libyens, nostalgiques de l’ancien régime, admettant que nous étions de facto face à cette Libye dont la domination libérait […] le meilleur et le pire, des rayons de lumière et des poches de pestilence.

Donc, sans  l’ombre d’un regret malgré  le tribunal populaire journalistique qui [lui] demandait des comptes et n’était pas loin de [lui] imputer, en vrac, le développement du terrorisme, le Mali et Daech, l’afflux des réfugiés en Europe, la tragédie syrienne, et jusqu’à la mort d’un enfant sur le rivage d’une plage turque.

 RIEN DE CE QUE J’AI FAIT, JE L’AURAIS FAIT SI JE N’ÉTAIS PAS JUIF 

BHL explique que l’intellectuel et le Juif [en lui] se jetèrent ainsi dans la gueule de deux loups […] les plus hostiles à ce qu’il était, qu’il courut le risque de [se] tromper deux fois  en aidant l’Ukraine et la Libye à se libérer de leurs spectres,  à les accompagner dans la suite de leur conversion : il affirme avoir agi comme Français , et en Juif guidé par son indéfectible croyance en l’universalité des droits de l’homme et en la tâche sacrée, partout et toujours, de se porter en soutien des victimes immolées sur l’autel des machines d’Etat ,  concluant : Rien de ce que j’ai fait, je ne l’aurais fait si je n’avais pas été juif, citant Levinas et Rosenzweig en écho au Talmud : Celui qui sauve une personne, c’est comme s’il sauvait un monde entier, confiant que parmi les quelques livres qui accompagnèrent ses voyages libyens, le volume de la Bible contenant les  petits prophètes  et parmi ceux-ci, l’histoire de Jonaz,  livre de feu  où est la clé.

Car le philosophe fut guidé par le livre de Jonaz qui dit « va dans la grande ville », où il entend l’écho de la pensée lévinassienne et d’abord grecque : ville – lieu par excellence de l’urbanité, de la citoyenneté, de la civilisation et de la politique , donc devoir sacré de défendre ces villes et l’esprit de ville qui y régnait, d’y empêcher ce que Bogdanovic, grand résistant titiste, appela, pendant la guerre de Serbie, l’ « urbicide », cette perversion, cette dimension de toutes les barbaries qu’était […] la haine de cette façon d’habiter le monde que l’on appelle une ville , le livre de Jonaz qui dit encore « d’aller  dire » donc « parler » à une ville qui n’est pas une ville d’Israël, et d’en référer encore à cette responsabilité juive pour le monde, ce  devoir de regarder vers l’autre , ces autres si divers, et cet Autre où il y aurait assez de mêmeté pour qu’une parole y soit tenue, mais assez d’altérité pour qu’il vaille la peine de la tenir, […] cet Autre, le Ninivite, […], les représentants de certaines des nations chrétiennes et musulmanes […], qui ont, au regard du droit, le même statut que le peuple-trésor , un BHL venu dire que l’heure du choix était venue, qu’il était temps de sortir de la vallée de la tueriecar il y allait, non seulement de sa rédemption, mais un peu de celle du monde et que donc  se mesurer aux descendants des nazis ukrainiens ou à la Libye était la gageure ultime, que là était la voie de ce que l’auteur appelle « le difficile judaïsme » : sauver ce qui peut l’être – la chute d’un tyran étant toujours une justice en soi -, peser de tout son poids dans cette balance du bien et du mal , il faut enfin sauver cette infime minorité de Tripolitains capables de prendre  la mesure de leur mémoire criminelle , en faire les quelques humains chargés d’étudier et d’énoncer les mots tendant vers le bien , donc, en somme, parier sur une possible rédemption de Ninive.

Alors, si l’on considère la Libye du colonel Kadhafi et l’Ukraine, ces deux capitales mondiales du complotisme, cultivant la même croyance en des forces occultes gouvernant le monde en secret, il est légitime de se poser la question : et si la révolution avait purifié la Ninive libyenne de cette pensée magique ? Il sera désormais difficile de faire avaler à ce peuple libyen la théorie d’un Israël et d’un occident coupables, de toute éternité, de toutes les calamités qui s’abattent sur les siens ! Pour aider ce peuple à revenir à la raison, il fallait donc aller à Ninive !

Et l’auteur de conclure : qu’il naisse des hommes bons à Ninive, que se produisent des actes de repentance à Kiev et en Libye. […] c’était […] le but. Mais l’idée n’était pas nécessairement que se fasse toute la lumière, tout de suite, sur les terribles ambiguïtés d’un bandérisme qui eut aussi sa saison nazie, antisémite, […] et l’idée n’était pas non plus […] que la Libye […] se débarrasse par enchantement, en un jour, de siècles de préjugés antisémites, ajoutant : qu’il suffit, pour sauver le monde, de sauver des bribes de parole en sachant que le tohu-bohu intermédiaire n’aura été que respirations qui se prenaient.

LE PEUPLE DE LA LOI JUSTE

Ce livre s’achève : et, avec cet achèvement, ce sentiment pour BHL d’avoir honoré un rendez vous, un rendez-vous en souffrance depuis le moment où, ayant découvert, dans L’au-delà du verset, le commentaire qu’Emmanuel Levinas avait consacré au Testament de Dieu, BHL s’était promis de revenir un jour, mieux équipé, sur cette « dure Loi », sur ce « peuple de la Loi juste »dont Levinas lui avait fait mérite d’avoir rappelé que c’était la part la meilleure du peuple Juif.

BHL confie aussi ce sentiment d’avoir eu aussi rendez-vous avec son père, le père de son père, cet autre aïeul, le père de sa mère, rabbin, à la fois très pieux et très savant, et puis un autre encore, le grand-père maternel, extrêmement pieux […] mais illettré comme le sont rarement les Juifs pieux.

Et de se souvenir de ce shabbat que faisait l’aïeul et qui embarrassait tant son père mais qu’on ne faisait pas chez lui, et ce Lévy dont on disait, dans la famille, que c’était un orthodoxe, et de conclure : ne tirez plus sur les hommes de l’étude!

Car il y a les Juifs qui s’exposent, et il y a les juifs qui s’en gardent, des juifs qui étudient, un peu, beaucoup, à s’en rendre fous   et d’autres qui ne le font plus du tout,  leur sentiment profond étant qu’Auschwitz marquait la fin […] de la science juive.

Le philosophe oppose l’orthodoxie à ces maisons d’études où l’on consacre tout son temps à disséquer sans fin un verset de la Torah, et le commentaire de ce verset, et le commentaire du commentaire, et ainsi de suite, à l’infini, jusqu’au vertige, ces hommes, ces rabbins qui ne cessent de réfléchir,  immunisés contre cet arrêt de la pensée, qui passent des années à dérouler des paradoxes interminables sur les mille et une façons d’agir en face de l’écheveau de contradictions qu’implique la moindre réflexion ou décision de politique, de morale, de haute métaphysique ou de vie pratique, et d’écrire que s’il n’est pas de ces hommes-là, s’il n’accomplit pas les gestes de la prière et de la consommation juive de la nourriture , une part de lui cependant les devine dépositaires de ce secret [qu’il ] prête au peuple-trésor, et il affirme le respect lointain  que ces hommes lui inspirent. Mais ce respect ne l’empêche pas de qualifier de  cancer l’ultra-orthodoxie, fût-elle israélienne, tout en dénonçant et déclarant insupportable le « tous des barbus, des intolérants, des obscurantistes, tout ça , la même horreur, point barre », entonné par des médias qui n’attendaient que ça.

Et d’émettre sa thèse : s’ils le deviennent, orthodoxes, ce n’est pas parce qu’ils lisent trop le Talmud, mais parce qu’ils ne le lisent pas assez, parce qu’ils ont rompu avec ce monde de la surintelligence interprétative, parce qu’ils ont renoncé à cette polysémie du signifiant qui a toujours été le cœur battant de l’écriture talmudique.

Et d’établir encore le distinguo entre Juifs qui pensent et Juifs qui ne pensent pas, ces derniers se trouvant aussi chez le Juif laïque qui se contente d’un kit d’idées prêt à l’usage, d’une pensée préfabriquée et répétitive.

Pour l’auteur donc, le monde juif ne se divise pas entre Juifs qui portent une kipa et Juifs qui n’en portent pas.

Et de conclure : La force du judaïsme est, que l’on prie ou que l’on ne prie pas, que l’on fête ou que l’on ne fête pas, que l’on respecte ou non les interdits […], dans la capacité à produire un peu de cette intelligence qui, elle-même, offrira […] à tous les hommes un peu de l’enseignement nécessaire pour être différents de la masse, de la foule à laquelle ils ne sont jamais obligés d’appartenir, de conclure encore qu’elle est, cette force du judaïsme, dans le Talmud, cette gerbe d’étincelles, grâce à son dialogue incessant avec maints grands esprits et au nombre de grandes questions qu’il pose : c’est quand on se résout à fermer le Livre et les livres que meurt cet esprit. 

Ainsi, L’Esprit du Judaïsme  est dans l’effort d’aller à Ninive, dans ce rapport à l’autre et au dehors qui est le sens de la vie de tant de Juifs, et dans la surabondance d’intelligence qui sourd de la lecture de ce Talmud.

NON POUR ADORER MAIS POUR COMPRENDRE 

« Crois-tu en Dieu ? » : à cette question posée à l’auteur par l’un de ses enfants, BHL répond que les Juifs sont venus au monde moins pour croire que pour étudier ; non pour adorer, mais pour comprendre ; et cela signifie que la plus haute tâche à laquelle les convoquent les livres saints n’est ni de brûler d’amour, ni de s’extasier devant l’infini, mais de savoir et d’enseigner .

Et d’évoquer à l’appui les mises en garde de Levinas puis Blanchot contre la grande erreur que ce serait de donner à nos devoirs envers Dieu le pas sur nos obligations à l’endroit d’autrui, et donc de se réclamer, suivant Franz Rosenzweig, irréligieux, pas blasphématoire, bien sûr, mais juste irréligieuxloin, très loin, d’être à la hauteur [de son] nom juif, mais affirmant qu’il n’est pas demandé au Juif de croire en Dieu.

En épilogue, BHL, s’il s’avoue parfois las de la nuit qu’il fait à Ninive, se dit aussi heureux d’avoir le sentiment de savoir tout ce qu’il est humainement possible de savoir sur la leçon de mort et vie donnée par les corps brûlés des Juifs d’Auschwitz, affirmant qu’un homme n’est pas tout dans ses actes, car vient un jour le dernier rendez-vous, ce face-à-face avec soi, se disant heureux d’avoir atteint le moment de se résoudre à honorer son nom, et d’approcher du jour où il sera sorti de la vanité, de l’orgueil, du chemin des hommes arrogants, considérant qu’ainsi, la partie commence à peine.

Car Lévy c’est aussi les vies, nous permettons-nous d’ajouter, citant BHL lui-même, au terme de cette lecture foisonnante et passionnante,

Sarah Cattan

http://www.tribunejuive.info/reflection/sarah-cattan-lesprit-du-judaisme-allez-dire-a-ninive-de-bhl


Classés dans :,