“l’Europe commence à Sarajevo”, article de Fabienne Arvers (Les Inrocks, le 10 septembre 2014)

salome 12C’est in extremis, voire à contrecœur, que la pièce de Bernard-Henri Lévy, Hôtel Europe, a finalement été rattachée à la commémoration du début de la Première guerre mondiale à Sarajevo, organisée par la Mission du centenaire en juin dernier. Un rappel de l’assassinat de l’archiduc héritier d’Autriche François-Ferdinand et de son épouse Sophie par le jeune nationaliste serbe bosniaque Gavrilo Princip, qui mit l’Europe à feu et à sang.

Certes, la liberté de parole et la conviction inentamée que l’Europe commence (ou finit) à Sarajevo de BHL, auteur et réalisateur du film Bosna!, faisaient un peu figure de pavé dans la mare tiède des manifestations culturelles et sportives financées par une Union européenne qui ne montrait qu’une union de façade. De plus, depuis la fin de la guerre en ex-Yougoslavie, la Bosnie-Herzégovine est une fédération composée de trois peuples ; et si les Bosniaques (Slaves islamisés à l’époque ottomane) et les Croates considèrent Gavrilo Princip comme un terroriste, les Serbes le célèbrent comme un héros et ont boycotté la commémoration, pour en organiser une autre dans le village d’Andricgrad, construit par le réalisateur Emir Kusturica.

Un contexte politique d’une rare complexité et d’une grande fragilité, fruit des accords de Dayton en 1995, dénoncés par BHL comme le lâchage ultime de Sarajevo par l’Europe dès le premier acte d’Hôtel Europe, le monologue d’un “Européen de langue française” invité à prononcer un discours sur l’Europe à Sarajevo le 27 juin 2014. Pendant deux heures, enfermé dans sa chambre d’hôtel, il s’échine à l’écrire, assailli par ses souvenirs de la ville assiégée, ses recherches multiples sur son écran d’ordinateur et les sonneries de son portable. Un soliloque aussi drôle que cinglant, aussi documenté que follement rêveur et idéaliste, sensuel
et enragé, érudit et porteur d’une espérance privée d’illusions, auquel se livre Jacques Weber avec une évidente jubilation. Et une émotion palpable ce soir-là, quand le réel est venu se calquer sur la fiction d’un récit se situant justement à Sarajevo, même jour, même heure…

C’est que notre homme ne sait comment commencer ce discours tant ses griefs contre l’Europe d’aujourd’hui – et tout y passe, de la France à l’Allemagne, de l’Italie à la Grèce, de la dette à la montée des partis d’extrême droite, de l’Ukraine à la Russie et à la Syrie – se mélangent à ses liens avec Sarajevo, à ses souvenirs du siège de la ville et de tous ceux qu’il y a connus. “Déjà, ça veut dire quoi de célébrer le début d’une guerre ? D’habitude, c’est la fin des guerres qu’on célèbre. (…) Mais surtout – et c’est là mon problème : est-ce qu’il n’y a pas aussi quelque chose d’un peu gênant à venir ici, à Sarajevo, faire une conférence sur cette Europe qui a, il y a vingt ans, laissé mourir dix mille Sarajéviens ? Je sais bien que nous disions, à l’époque, l’Europe commence à Sarajevo.” Un pavé dans la mare, c’est bien ça.

C’est à Dino Mustafic, directeur du festival de théâtre MESS de Sarajevo et metteur en scène, que BHL a confié la mise en scène de la pièce. Ils se sont rencontrés quand BHL tournait Bosna!
– présenté à Cannes en 1994 et tourné dans la ville assiégée, dans les tranchées tenues par l’armée bosniaque et dans ses combats contre les milices serbes – alors que Dino Mustafic, jeune cameraman aux armées, filmait les combats en première ligne.

Pour Hôtel Europe, il a conçu un décor minimal, où chaque élément du mobilier glisse sur le plateau en fonction des trajectoires de l’acteur tandis que sur le fond de scène apparaissent les images ou messages que le personnage reçoit sur son ordinateur. Toute l’attention se concentre sur le texte, le souffle et le mordant que lui donnent Jacques Weber dans l’exercice imparable et délicat de ce monologue intérieur proféré à voix haute. Traversé d’images,
de digressions poétiques ou érotiques, de préoccupations triviales ou anecdotiques, l’homme creuse sa réflexion comme d’autres, en leur temps, des tranchées pour se persuader, in fine, de l’impossibilité de sa tâche, et de l’hypocrisie qu’il y a, aujourd’hui, le 27 juin 2014, à choisir Sarajevo pour y parler d’Europe.

Sauf à insister et livrer son message : “Pourquoi c’est si important que la petite Bosnie abrite la capitale de l’Europe ? Parce que Sarajevo, c’est comme le BCG. Ou comme une cellule souche. Ou comme un vaccin révolutionnaire. Je mets une goutte de Sarajevo, une pipette dans chacune de ces institutions européennes à l’agonie. J’instille une cellule de Bosnie dans
chacun des pays d’Europe menacés par ce déferlement de populisme, des souverainismes, des fascismes. Et le tour est joué. Et c’est partout l’effet brebis Dolly avec, partout, un bout de ce miracle de civilisation qu’est la Bosnie qui va croître, s’étendre, bouffer les mauvaises cellules, les métastases, la saloperie.”

Joignant le geste à la parole, le 28 juin, Bernard-Henri Lévy tenait, toujours au Théâtre national de Sarajevo, une conférence de presse pour le lancement de la pétition “Un million de signatures pour la Bosnie en Europe”. Car, oui, dans cet intellectuel défait et emporté par ses convictions, joué par Jacques Weber, il y a beaucoup de BHL. Le réel, là aussi, s’est calqué sur la fiction.

Fabienne Arvers

Les Inrocks


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