L’honneur du Panjshir

Ahmad Massoud honore la mémoire de son père, le commandant Massoud, à Paris, le 27 mars 2021. @ Ania Winkler
 
Le 15 août dernier, tandis que la nuit tombait sur Kaboul, un Afghan d’illustre lignée, Ahmad Massoud, annonçait qu’il ne se résignait pas au pire.

S’emparant, grâce à l’aide de quelques Français, du dernier hélicoptère non encore tombé entre les mains des talibans, il se repliait, comme son père, le légendaire commandant Massoud, dans la vallée du Panjshir, d’où il invitait à le rejoindre ceux de ses compatriotes qui, comme lui, refusaient de faire leur deuil des pratiques de liberté, de démocratie, d’égalité entre femmes et hommes, acquises au fil des décennies.

Et il a poussé l’insolence jusqu’à dire que « reddition » était un mot qui ne figurait pas dans le « dictionnaire » de sa famille.

Les talibans, pour toute réponse, ont donné l’assaut à la vallée.

Forts de l’écrasante supériorité que leur conféraient les arsenaux abandonnés par l’armée américaine en déroute, ils ont attaqué, en très grand nombre, par le nord et le sud.

Et, appuyés par des commandos, des forces spéciales, des hélicoptères de combat en provenance du Pakistan, ils semblent être venus à bout, dans la nuit du 5 au 6 septembre, après des combats acharnés, de ce bastion de l’Afghanistan libre.

Comme tous ceux qu’a emplis de dégoût le lâchage par Donald Trump, puis Joe Biden, de ce peuple dont l’erreur fut de croire à nos promesses, j’ai été en proie, toute cette nuit, à des sentiments mêlés.

D’abord, l’effroi. L’angoisse pour les amis, revus il y a tout juste quelques mois, filmés, et dont j’ignorais le sort… Fahim Dashty, ce lumineux journaliste avec qui j’avais, naguère, conçu le projet des Nouvelles de Kaboul : il avait survécu, le 9 septembre 2001, à la caméra piégée qui tua Massoud – comment croire qu’il ait été déchiqueté, lui, le trompe-la-mort, par un drone pakistanais ? Amrullah Saleh, vice-président du pays jusqu’au coup de force taliban et, depuis, en strict droit international, son président légitime : est-il vrai qu’il a demandé à son garde du corps de l’achever d’une balle dans la tête s’il venait à tomber entre les mains d’un ennemi ivre de vengeance et de haine – et, si oui, est-il en vie ? Et Massoud ? le jeune et angélique lion qui a appris, au King’s College de Londres, à contempler les étoiles et qui les a retrouvées, si claires et si tremblantes, si durables et si fragiles, dans le ciel de son Panjshir natal ? où est-il ? que fait-il ? cet intellectuel au nom de gloire, dont j’ai passé la nuit à m’assurer qu’il était sauf, que les talibans ne l’avaient pas capturé ou qu’ils ne lui avaient pas, comme à son père, réservé le sort du dernier combat, était-il bien, toujours, à la tête de son armée des ombres ?

Cette défaite, ensuite, dont je peine à saisir le sens… Est-ce un revers ? une débâcle ? un de ces effondrements dont on met cinquante ans à se remettre et que la France connaît bien ? Est-ce, au contraire, un recul pour gagner du temps ? une tactique ? un cessez-le-feu permettant de chercher des renforts ? Ou cet autre précédent encore qui tourne dans ma tête tel un cauchemar : mille résistants, dans la montagne, à l’abri d’une forteresse imprenable… huit mille soudards romains qui, en bas, dans la plaine désertique, détruisent, pierre à pierre, route après route et maison après maison, toute chance de repli pour ces survivants d’un peuple déchiré, passé au fil de l’épée, traîné dans les rivières de son propre sang… et, en réponse, l’héroïsme tragique des assiégés qui se font justice et entrent, pour plus de deux mille ans, dans un long tunnel de malheur, d’obscurité, d’attente, de larmes mais aussi d’espérance… Y aurait-il, dans le Panjshir, quelque chose de ce Massada ? Et ce combat perdu était-il un baroud d’honneur ? Je ne le crois pas. J’affirme que la noblesse, la beauté, la grandeur de l’humain appartiennent ici, non aux vainqueurs, mais aux vaincus. Non aux barbares, mais à Ahmad Massoud, que je ne regrette décidément pas d’avoir célébré en disant à ses commandants que s’était levé, dans le Panjshir, un jeune lion. Il y a des lions qui perdent des batailles. Eh bien, ce n’est pas grave. Car ils demeurent des lions.

D’autant qu’il y a encore ceci. Quelques heures après le bulletin de victoire des talibans, le nouvel et spectaculaire appel au « soulèvement national » lancé par Massoud le jeune. C’est toujours la même histoire. Jamais, au grand jamais, la puissance, les chars et les manifestations musculeuses de la force ne seront porteurs d’humanité. Nulle part, depuis les tranchées de l’Ukraine démunie jusqu’aux montagnes du Kurdistan, elles aussi encerclées, les arrogants ne triomphent durablement des ébranlés, des peuples perdus, oubliés, mais vaillants. Et à ceux qui croient avoir gagné, qui tirent en l’air des balles perdues et se rient des cadavres dont ils ont jonché les vallées, il faut dire et répéter qu’ils n’ont ni la seigneurie des vaincus provisoires, ni la splendeur de ce petit nombre qui faisait dire à André Gide que lui seul sauverait le monde. L’Afghanistan a perdu des batailles, mais pas la guerre. Il est dans la fosse où sont tombés les combattants du Panjshir, mais sa flamme n’est pas éteinte et le Panjshir lui-même n’a pas dit son dernier mot. Il gît dans de confuses traînées où se mêlent désormais les eaux d’une des plus belles rivières de la terre et le sang, les corps, les boues des combattants tués – mais c’est là que, déjà, poussent les germes de la renaissance. Les Partisans acculés, mais résolus, du Panjshir sont comme les femmes de Herat, Kaboul et Kandahar, qui s’obstinent à défier les talibans. Ils sont ce qui demeure, dans l’humain, de mystérieux et qu’aucune infortune ne réduit. Ils sont cette part, non maudite, mais bénie, qui subsiste, survit et se fortifie au creuset des épreuves partagées. Le reste de l’Afghanistan. L’espoir. La résistance commence.

Bernard-Henri Lévy


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