L'invitation au voyage, entretien avec Pascal Missoud pour Singularity

BHL sur la place TharirUne rue discrète. Une porte cochère. Quelques initiales sur un interphone. Sur un fauteuil, agrippant la lumière, une petite chatte s’étire. Voluptueuse. Elégante. Sur le piano à queue, un partition s’échappe, le 3e mouvement de l’Opus 27 n°2 de Beethoven : la sonate Au Clair de Lune. Des pas rapides, souples. L’homme arrive. En blanc et noir, naturellement. Courtois, une évidence. « Allons au salon ». L’écrivain s’assoit dans le profond canapé. Me regarde. Attends. Feu.

Pourquoi notre société a-t-elle besoin du tourisme ?

Tout dépend de ce que l’on entend par tourisme. Je pense que plus l’humanité voyage, plus elle est civilisée. Plus on est curieux du monde, plus on gagne en intelligence des choses et du monde. Le pire qui puisse arriver ? Rester rivé à son lieu d’origine ou à son domicile. Souvenez-vous du XIXe siècle, avant le tourisme de masse. Ce que l’on appelait, chez Goethe, Flaubert ou Benjamin Constant le « roman d’apprentissage » passait, toujours, par le voyage. Parcourir l’Europe était aussi important que découvrir des livres, des tableaux ou apprendre les sciences. Je vais vous dire : tout ce qui déplace les humains, tout ce qui les déterritorialise, est bon. L’humanité est grande, elle est à hauteur d’elle-même quand, de ses territoires, elle fait des points de départ plus que d’enracinement.

A condition de revenir ?

Oui… ou pas. Il y a le nomadisme d’où on ne revient pas et le tourisme où l’on revient. C’est la vraie différence. Je suis assez nomade, même si je reviens toujours à Paris. Mais je trouve mon énergie, mon souffle, en voyageant beaucoup, et presque constamment. J’aime découvrir des pays, aller à la rencontre de cultures, apprendre des manières d’être au monde. Et ce goût-là est inépuisable.

D’où vient ce goût de l’autre ?

Oh, il faudrait sans doute aller fouiller dans les tréfonds, dans le « petit tas de secrets » ! Je suis né dans un endroit que j’ai quitté à ma naissance et où je ne suis plus revenu avant l’âge de 40 ans. Cela doit créer, j’imagine, un rapport à la localité assez singulier, l’idée que les lieux sont faits pour être quittés. Et puis il y a la pensée juive. S’y développe une notion du rapport à la terre très particulière. Il y a tout un pan de la tradition talmudique qui nous dit que le lieu est toujours un lieu d’exil. Mon nom même est celui d’une tribu qui n’a pas de lieu assigné.

Pourrait-on se contenter de lire le voyage ?

Xavier De Maistre a écrit Voyage autour de ma chambre. Raymond Roussel allait dans les pays les plus exotiques sans quitter son bateau. Aujourd’hui, on peut visiter virtuellement des musées, des villes, des rues dans les villes. Je reste néanmoins, là-dessus, très old school. Rien ne remplace le rapport direct, concret, physique avec le lieu.
On peut se rendre dans un pays, et ne pas le comprendre.
Un voyage, ça se travaille. Dans la découverte d’un pays nouveau, il y a une part de choc émotionnel, bien sûr, une part d’éblouissement. Mais l’essentiel du plaisir du voyage, de l’enrichissement qu’il procure, tient au fait que l’on a préparé ce voyage, que l’on a lu des livres, écouté des témoignages, etc. On n’arrive pas « innocemment » dans un pays nouveau. Un pays c’est comme un livre ouvert. Mais un livre écrit dans une langue inconnue et dont il faut, comme on fait avec une vraie langue étrangère, apprendre les rudiments. C’est le contraire du tourisme. Le touriste, c’est celui qui croit qu’un pays est un livre ouvert qu’on peut lire spontanément. C’est quelqu’un qui pense qu’il suffit de regarder. Non ! Non ! Un pays est une langue à déchiffrer. C’est un linéaire B. Et il y faut un vrai apprentissage. Vigny a raison quand il dit : « un coup d’œil me révèle un pays ». On peut tout à fait comprendre un pays sans une immersion longue. Mais il faut savoir beaucoup de choses. A ce savoir, on n’échappe pas.

Dans quel genre de pays, voyagez-vous avec le plus de plaisir ?

Restons sur la métaphore des langues. Tous les lieux ne me parlent pas. « Parler », ça peut vouloir dire la « douce langue natale » de L’Invitation au voyage de Baudelaire. Ou ça peut vouloir dire, au contraire, la tempête mentale, la désagrégation de toutes les langues familières quand elles entrent en collision avec « l’exote » de Ségalen. Mais il faut que, d’une façon ou d’une autre, le choc se produise – on ne voyage vraiment que quand on est, au retour, autre que l’on n’était au départ.
Malraux disait que Jérusalem n’est pas un lieu de tourisme, mais un lieu de pèlerinage.
Il avait raison. Bénarès aussi. Et même Rome. Et même Athènes. Ce ne sont pas des lieux où l’on se promène. Ce sont des lieux habités où les pierres parlent et vous interpellent à chaque pas. Il faut prendre les lieux au sérieux. Et les prendre au sérieux c’est croire à l’histoire plus qu’à la géographie. Et ça c’est, à nouveau, le contraire du touriste. Le touriste ne croit qu’à la géographie. Alors que le voyageur est quelqu’un qui croit, aussi, à l’histoire. Un vrai lieu est toujours un lieu hanté. C’est toujours un lieu habité par plus de morts que de vivants. On ne peut pas aller à Chitchen Itza, à Uxmal, à Palenque, à la rencontre de ces pyramides uniques au monde, où l’humanité s’est donnée rendez-vous avec elle-même et où j’ai fait, au fond, à 18 ans, mon premier « grand voyage », sans entendre la parole des dieux ou de ceux qui y ont cru. Ou alors c’est inutile. Mieux vaut rester chez soi.

Au hasard, une ville que vous aimez ?

Seattle. Parce qu’on y sent une sorte d’intelligence en suspension. Parce qu’on y trouve ce mélange, ce mariage réussi de la tentation de l’Orient et de l’ancrage dans la vieille Europe. C’est aussi une ville d’intellectuels. C’est une ville intelligente. L’arrivée à Seattle, lentement, par la route, est une expérience physique sans pareille. L’approche de cette ville magique est une épreuve nerveuse, une belle épreuve nerveuse, que je recommande aux vrais amateurs de voyage. Tous les amantes et amants du monde savent que ce temps de l’approche et donc de la séduction est un temps délicieux. Eh bien c’est pareil avec les villes. Il faut prendre le temps de les approcher, et en jouir.

Propos recueillis par Pascale Missoud pour le magazine Singularity


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