L’offense faite à Florence Hartmann… et à l’idée de justice internationale, par Bernard-Henri Lévy

Hartmann

 

La Haye, jeudi 24 mars, début d’après-midi.

Le Tribunal pénal international, cette institution créée en 1993 afin de juger les crimes contre l’humanité et crimes de génocide commis en ex-Yougoslavie, s’apprête à condamner l’un des plus grands criminels de ces guerres et de l’après-Seconde guerre mondiale en général, Radovan Karadzic.

Dehors, mêlée aux familles des victimes et aux survivantes du massacre de Srebrenica, attendant, à leurs côtés, dans les mêmes recueillement et anxiété, un verdict dont chacun sait qu’il sera si essentiel au travail, non seulement de la justice, mais du deuil, se tient une journaliste, Florence Hartmann, qui est l’une de celles qui ont le plus fait pour dénoncer ces crimes, aider à en identifier les auteurs et dénouer l’écheveau de complicités qui les ont rendus possibles.

Et la décision n’est pas encore tombée qu’une poignée de vigiles fendent la foule, bousculent les femmes bosniaques qui, lorsqu’elles comprennent ce qui se prépare, tentent de faire rempart et arrêtent la journaliste.

L’histoire, pour ceux que la nouvelle laisserait, comme moi, abasourdis, remonte à 2007, quand l’ancienne correspondante du Monde, revenue à son métier d’origine après quelques mois passés à aider la première procureure du nouveau tribunal, Carla Del Ponte, à mettre sur pied cette institution sans précédent, publie un livre, « Paix et châtiment », où elle fait état, sans en dévoiler l’exacte teneur, d’un petit arrangement du tribunal avec l’Etat serbe dont on aurait voulu dissimuler l’ampleur de l’implication dans les forfaits commis par les autonomistes serbes de Bosnie.

Le tribunal, réagissant, hélas, comme n’importe lequel de ces « monstres froids » étatiques auxquels il était censé opposer sa grande et nouvelle sagesse, s’indigne, s’inquiète, intente un procès irréel à son ancienne collaboratrice et la condamne à une amende (dont un comité de soutien rassemble aussitôt le montant) puis, se ravisant, à sept jours de prison ferme (qu’aucun pays, à commencer par la France, n’accepte de prendre au sérieux et de lui faire purger).

Et c’est de cette condamnation que les gardes du TPI, cette police privée et sans mandat hors de l’enceinte de l’institution, cette force dont le rôle est de surveiller, escorter ou empêcher de s’échapper les grands génocidaires qui peuplent les cellules du tribunal mais en aucun cas de violenter une journaliste, se sont faits le bras armé.

Je pense que, quand ces lignes paraîtront, Florence Hartmann sera sortie de la cellule où elle est soumise, à quelques mètres d’eux, au même traitement que les Mladic, Karadzic et autres monstres qu’elle aura passé sa vie à dénoncer.

Sans doute aurons-nous droit à des considérations embarrassées, voire des excuses, de la part du pays, les Pays-Bas, dont la police, la vraie, a laissé faire, sur son territoire, une infamie à laquelle les monstres en question n’ont jamais, même en rêve, imaginé que se prêterait une grande démocratie – et de la part, aussi, de la France que l’on n’a pas entendue, que l’on sache, protester bien fort contre ce sort sans précédent fait à l’une de ses meilleures journalistes.

Et peut-être se trouvera-t-il des petits camarades – ceux-là mêmes qui, les guerres de Yougoslavie finies, l’ont si souvent lâchée alors qu’elle poursuivait, presque seule, son difficile et douloureux combat en faveur de la vérité – pour insinuer que ce n’est pas non plus un tel drame de passer sept jours de sa vie enfermée, comme eux et avec eux, dans le quartier des grands génocidaires ; vivant, à côté d’eux, avec l’électricité allumée 24 heures sur 24, l’œilleton de la cellule s’entrouvrant tous les quarts d’heure, ses vêtements confisqués ; peut-être s’en trouvera-t-il pour dire (ils ont déjà commencé…) qu’elle n’avait qu’à ne pas se trouver là, ce jour-là, auprès de ces familles dont la cause est, depuis si longtemps, la sienne.

Je veux, moi, ce lundi 28 mars, dire ma colère face à ces images indignes – qui ont fait le tour de la Toile mais, pour une fois, pas assez… – d’une journaliste échevelée, lunettes arrachées, traînée par des policiers, il faudrait dire kidnappée, avant d’être placée, encore une fois, dans une geôle réservée, en principe, à la lie de l’humanité.

Je veux dire mon étonnement face au malaise que l’on sent dans la presse française, comparativement à l’anglo-saxonne, au moment de la défendre : du directeur du quotidien dont elle fut, quatre ans durant, l’honneur sur ces questions, n’attendait-on pas un peu mieux qu’un article tardif (quatre jours) et jugeant « totalement disproportionnée » (on se demande quelle eût été la juste proportion…) la peine qui vient frapper son « action de lanceuse d’alerte » (comme si une journaliste engagée, courageuse et ne cédant pas sur l’investigation et l’enquête était toujours une « lanceuse d’alerte »…) ?

Et je veux dire, enfin, ma tristesse face à cet échec désastreux : voici venu le jour où se voit condamné à quarante ans de prison le chef des Serbes de Bosnie ; voici enfin le moment qui devrait être un moment de joie sans mélange pour tous ceux qui, depuis vingt ans, ont gardé la Bosnie au cœur ; ce devrait être un jour de gloire et de victoire pour toutes les femmes et tous les hommes qui voulaient voir le bout de la longue marche entamée, à Nuremberg, par Raphael Lemkin et Hersch Lauterpacht, introducteurs, dans le droit moderne, des notions de crime contre l’humanité et de génocide ; et c’est ce jour que l’on choisit pour faire que l’une des femmes qui ont le plus œuvré, après ces illustres pionniers, pour que l’on en arrive là soit symboliquement mise sur le même pied que les plus endurcis des criminels : lapsus ? acte manqué ? raté d’une institution qui ne se résoudrait pas à sa propre grandeur ? remords ? ou signe d’une époque qui n’en finit décidément pas de voir revenir ses âges sombres ? La suite le dira.


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