Métaphysique de l’affaire Halimi

Discours de soutien à la famille de Sarah Halimi à Paris le 25 avril 2021. © Cyril Moreau/Bestimage

L’affaire Sarah Halimi, sous ses dehors de fait divers tragique, est un événement considérable.

Car enfin récapitulons.

Voilà un meurtre d’une sauvagerie insoutenable.

Voilà une femme seule, frappée au visage, torturée pendant de longues minutes, défenestrée, tuée.

Voilà un acte dont personne, à commencer par les juges, ne conteste le caractère antisémite.

Voilà un assassin, j’insiste, dont on sait qu’il était islamiste, qu’il fréquentait une mosquée salafiste et que c’est la seule vue de cette petite dame douce et simple, à la perruque courte, s’efforçant de servir Dieu en pratiquant ses commandements, qui a provoqué sa fureur meurtrière.

Et voilà que la machine judiciaire, au terme d’une instruction, puis d’une procédure d’appel, puis d’un procès en cassation et donc, au total, d’un long parcours qui a laissé toute sa chance à l’acte de justice, a conclu que le criminel était coupable, mais irresponsable, et ne pouvait être jugé pour son crime.

Je passe sur la violence, la cruauté, l’inhumanité, de cette décision.

Je passe sur le chagrin des proches que les juges, par cet arrêt mal ficelé et inique, ont choisi de laisser seuls avec leur petit fantôme errant dans les limbes d’une justice muette, comme suspendue, dans le vide.

Et je passe sur l’indécente tartufferie de ceux des commentateurs qui nous disent : « mais non ! lisez bien ! une peine de sûreté de vingt ans a tout de même été prononcée ! » – alors qu’ils savent bien que le coupable, de l’avis même des juges, n’est pas « fou » mais sujet à des « bouffées délirantes » et que l’institution psychiatrique où il est aujourd’hui placé ne tardera pas à faire valoir qu’un hôpital n’est pas une prison et qu’elle n’a d’autre choix que de le remettre en liberté.

La vérité est qu’on peut tourner cette séquence de la manière que l’on voudra.

Elle est incompréhensible.

Elle est absurde.

Elle est, pour les juristes eux-mêmes, inintelligible et scandaleuse.

Elle donne le sentiment atroce d’un droit noyé dans ses arguties, perdu dans les arcanes d’un réel qu’il n’est plus capable de mesurer, devenu fou.

Ce bel et bon droit, oui, cette extraordinaire machine, forgée au fil des siècles et calculée pour, au gramme et au millimètre près, peser la réalité des faits et celle des intentions, mettre en regard la parole de la victime et celle du prévenu et, au terme d’une sage délibération qui a laissé à chacun sa chance, trancher dans le vif et arbitrer, cette belle machine, donc, semble avoir trouvé ici sa limite, déclaré forfait face à l’horreur et fait savoir qu’elle était grippée.

Ce sont les Kobili Traoré de demain qui, du coup, et qu’on le veuille ou non, se le tiennent pour dit : une bouffée délirante, constatée par un quarteron de psychiatres approximatifs, peut valoir impunité. Ce sont les autres Sarah Halimi, ses semblables, ses sœurs, ce sont toutes les dames vivant dans un voisinage hostile qui, juives ou pas, à Paris, à Rambouillet, ailleurs, peuvent également l’entendre ainsi : le droit français, tel qu’il est aujourd’hui rédigé, ne les protège plus tout à fait et, si elles viennent à être assassinées, ne saura pas non plus protéger leur mémoire et leur dignité.

Et, au-delà même du droit, ce sont les mots mêmes, ceux qui disent le crime et ceux qui disent la douleur, ceux qui sont censés distinguer la raison et la déraison, ou l’humanité et son contraire, ou la responsabilité et l’innocence, ceux qui sont supposés désigner, ou s’employer au moins à désigner, le vrai, le juste, le bon, et, ce faisant, à nous rassurer (un peu) sur notre place en ce monde, qui paraissent avoir perdu leur sens.

Or, quand les mots ne veulent plus rien dire, c’est comme un sol qui se dérobe.

Quand un sol se dérobe, et ce sol-ci en particulier, c’est comme si le monde, autour de soi, était désorbité et s’écroulait.

Et dans une époque, inquiétante entre toutes, où tant de repères donnent des signes d’effacement, il y a là un effondrement supplémentaire dont la France se serait bien passée.

Alors, face à cette débâcle du droit et de la langue, que fait-on ?

Et comment répare-t-on pareil déchirement au cœur de ce qui fait lien entre les êtres ?

J’ai proposé, ici, la semaine dernière, que la nouvelle loi annoncée par le président de la République porte le nom de Sarah Halimi – et je maintiens que ce serait, déjà, une forme de réparation.

Ses proches, au Trocadéro, ont laissé entendre que des éléments nouveaux pourraient apparaître et laisser entrevoir une possibilité de révision du procès – on a connu, au XXe siècle, pareils retournements qui, quoique rares, ont toujours, en effet, une force consolatrice.

Pour l’heure, une chose est sûre.

Les magistrats ont tort de s’offusquer de ce bruit qui se fait autour de la chose jugée et, en la circonstance, non jugée.

Car cette affaire aura opéré comme un terrible et funeste révélateur.

Il y a un vrai trouble, aujourd’hui, à cet autre ordre public qui résulte, dans une nation, de l’esprit de ses lois et de sa langue.

Et ce trouble, ce trou dans l’être, ce malaise dans la civilisation républicaine et démocratique, c’est à la nation tout entière qu’il appartient d’en débattre et, tous ensemble, d’y porter remède.

Bernard-Henri Lévy

https://laregledujeu.org/2021/05/03/37066/metaphysique-de-laffaire-halimi/

Retrouvez la version espagnole du Bloc-notes de BHL dans le quotidien El ESPANOL


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