« C’est à l’Amérique d’Obama qu’incombe la responsabilité principale de la situation en Syrie » BHL, Interview pour Atlantico, le 14 avril 2016

bhl photo el pais

Alors que son dernier mandat touche à sa fin, le président américain commence à tirer un bilan général, notamment en matière de politique étrangère. Depuis un mois, via des médias différents, il revient sur l’intervention en Libye, avec un avis parfois quelque peu contradictoire. A ce sujet, le site Atlantico a voulu interroger, depuis New-York, l’écrivain et philosophe Bernard-Henri Lévy.

Atlantico : Ce lundi, le président Obama a déclaré sur Fox News : « Ma pire erreur aura probablement été de n’avoir pas mis en place un plan pour « l’après » au lendemain de ce qui fut, je pense, une intervention justifiée en Libye ». Partagez-vous cette analyse ? 

Bernard-Henri Lévy : Oui, formulée ainsi, je crois que l’idée est acceptable. Il ne remet plus en cause le principe de la guerre de Libye dont il admet qu’il a eu raison de s’y joindre car elle était « justifiée ». Il semble convenir, et c’est aussi une bonne nouvelle, que ce fut un vrai progrès de voir la communauté internationale s’emparer enfin, Etats-Unis et France en tête, de cette « responsabilité de protéger » inscrite dans les principes des Nations Unies. Mais il ajoute que l’erreur, la grande erreur, a été de ne pas se soucier du « jour d’après », de n’avoir, probablement même, jamais eu de vrai plan pour ce « jour d’après » – et ça, c’est évidemment exact.

Il y a un mois, dans une interview accordée à The Atlantic, Obama semblait davantage mettre en accusation Nicolas Sarkozy et David Cameron, affirmant : « Lorsque je me demande pourquoi cela a mal tourné, je réalise que j’étais convaincu que les Européens – étant donné la proximité de la Libye – seraient plus impliqués dans le suivi« …

Je sais bien. Et c’est pourquoi cette nouvelle déclaration me satisfait. Il y avait, dans l’interview de The Atlantic, une suffisance, une arrogance vis-à-vis de ses alliés, une inélégance aussi, qui ne ressemblaient pas à Obama. On ne se défausse pas sur autrui quand on est le Président de la première puissance mondiale. On ne dit pas « c’est la faute à Sarkozy et Cameron », quand on a fait équipe avec eux, qu’on leur a laissé une forme de leadership et qu’on s’aperçoit que la chose tourne un peu moins bien que prévu. Cela n’était pas digne. La correction est donc bienvenue. Peut-être Hillary Clinton est-elle passée par là… Ou Samantha Power et Susan Rice, les deux femmes qui, dans son entourage, ont plaidé pour l’intervention en Libye et, d’une façon générale, pour le devoir d’ingérence quand on est face à une situation d’extrême urgence où menace le crime contre l’humanité…

Quel rôle aurait dû jouer précisément chacun des acteurs engagés dans ce conflit (Européens et Américains), et notamment sur cette question de « l’après » intervention ? La faute doit-elle être rejetée sur un acteur en particulier ou sur l’ensemble ? 

Sur l’ensemble. Une démocratie ne se construit pas en un jour. Ou, plus exactement, je ne connais que deux exemples de démocraties qui se sont construites en un jour, du jour au lendemain, en passant, comme par miracle, de la foule dispersée, d’origine diverse et n’ayant souvent connu que la dictature à un contrat social républicain en bonne et due forme. Ces deux cas, ce sont les Etats-Unis justement et, deux siècles plus tard, Israël. A part ça, la démocratie prend du temps. C’est un travail. Une longue patience. Tout le contraire de ce providentialisme laïque auquel nous ont habitués nos temps frivoles et court termistes…

Les guerres asymétriques (entre deux Etats de puissance inégale) semblent caractéristiques des conflits au XXIème siècle. Les dernières déclarations d’Obama sur Fox News ce lundi ne pointent-elles pas ce qui constitue le réel problème de ces guerres ? Se dirige-t-on vers une situation similaire en Syrie ? 

Le problème, avec la Syrie, c’est que c’est l’anti-Libye. On n’a même pas été capable de l’intervention militaire minimale qui était le préalable à tout et qui aurait sans doute stoppé l’engrenage qui a conduit à ce bain de sang, à cet exode massif de migrants, à la déstabilisation de la Jordanie, du Liban, de la Turquie, de l’Europe – le tout sur fond de bras de fer terrifiant entre ces deux frères ennemis, se nourrissant l’un l’autre, que sont Bachar et Daech. Et cet échec, que voulez-vous que je vous dise ? C’est à l’Amérique d’Obama qu’en incombe la responsabilité principale. C’est lui, Obama, qui avait fixé la ligne rouge de l’emploi des armes chimiques. Et c’est lui qui, quand la ligne a été franchie, a tourné casaque en quelques heures en renonçant mystérieusement à la punition qu’il avait annoncée. Cela a été un grand encouragement à la continuation de massacres. Un grand encouragement à Daech. Et un vrai problème, qui se ressent jusqu’aujourd’hui, pour la crédibilité militaire et politique de l’Amérique.

Ce mea culpa d’Obama doit-il servir d’avertissement à la France qui est engagée dans plusieurs conflits actuellement sur le continent africain ? 

La France a eu raison de faire ce qu’elle a fait en Afrique. Et c’est l’honneur de Hollande de n’avoir pas cédé, sur ce point, aux « pacifistes » de son propre camp. Mais c’est vrai que les opérations militaires ce n’est pas assez. Il faut accompagner le redressement politique et moral des pays que l’on aide à s’arracher aux griffes du djihadisme. Alors, je sais bien que d’aucuns vont crier au « colonialisme ». Et il se trouvera toujours des souverainistes de gauche, indigènes de je ne sais quelle république, pour nous dire : « attention, compte tenu de son passé impérial, la France ne peut pas se permettre de s’attarder trop longtemps au Mali ou en Centrafrique ». Eh bien c’est une sottise. Car on a changé d’époque. Tous les logiciels politiques doivent être révisés. Nous sommes entrés dans un âge où le plus menaçant des « impérialismes » est celui des djihadistes et de leur projet de califat…

Si l’on considère le cas de la Chine, qui développe son influence au-delà de son aire géographique sans pour autant faire preuve d’une très grande activité militaire (NB : nous ne parlons donc pas ici de son attitude régionale vis-à-vis de ses voisins proches au sujet de la mer de Chine), l’intervention armée est-elle encore le meilleur moyen d’asseoir sa puissance et de faire bouger les lignes dans une autre région du monde ? 

La Chine a toujours état dans ce régime de rapport à l’Histoire. Elle n’a jamais été une puissance impériale en ce sens et je ne vois pas de raison qui ferait qu’elle le deviendrait aujourd’hui. Après, ce n’est pas de ça que nous parlons depuis tout à l’heure. Nous ne parlons pas de guerres qui sont faites pour « asseoir sa puissance » ou « faire bouger les lignes ». Nous parlons de guerres qui sont menées (en Libye) ou pas menées (en Syrie) et dont le propos est de sauver des vies humaines et d’arrêter un bain de sang. Ces guerres-là, quand il n’y a pas d’autre solution, c’est-à-dire quand toutes les autres solutions ont été essayées et ont échoué, j’y ai toujours été et j’y suis toujours favorable. Hélas.

 Propos recueillis par Thomas Sila

Classés dans :,