C’est pour nous que sonne le glas à Kaboul

Les aspirants à l’exil pris en étau entre les talibans qui tiennent les check-points et les soldats américains qui sécurisent l’aéroport de Kaboul, Août 2021. AFP/Nicholas Guevara/Marine américaine
Il y a des événements comme cela.
Ils arrivent à pas de loup.
Nietzsche disait sur des pattes de colombe.

On ne les entend pas venir et il faut une troisième oreille pour distinguer, derrière la « voix de fin silence », l’écho de la déflagration.

Ce fut ce jour, par exemple, au IVe siècle avant Jésus-Christ, où le bataillon sacré de Thèbes tailla en pièces, à Leuctres, en Béotie, les 400 « égaux » spartiates et, sans que nul s’en avisât, sonna le glas de l’hégémonie lacédémonienne.

Ou la bataille de Chéronée, trente ans plus tard, qui marqua le commencement du reflux de la puissance athénienne.

Ou la minuscule bataille de Pydna, aux confins de la Thessalonique, qui précipita l’écroulement du rêve d’Alexandre et fut la première vraie victoire de l’Empire romain en gestation.

Ou encore la bataille d’Andrinople, qui n’était, au départ, qu’une opération de police menée par une légion venue remettre au pas des bandes de prédateurs ostrogoths et dont nul ne vit non plus, sur l’instant, que c’était l’acte I de la chute de Rome.

Ce mécanisme, je l’ai décrit, en 2016, dans L’Empire et les cinq rois.

C’est lui qui fut à l’œuvre dans l’obscure mais décisive bataille de Kirkouk qui vit l’abandon, par Donald Trump, en Irak, des alliés kurdes de l’Amérique.

Et c’est le même scénario qui se déroule, sous nos yeux, avec son successeur, Joe Biden, lâchant en rase campagne cet autre pays ami qu’était l’Afghanistan.

Pourquoi ?

Parce qu’une grande puissance a des devoirs envers ses alliés.

Parce que, si loin que semblent l’Afghanistan et sa guerre, dévastatrice est l’image de ces cohues de femmes, enfants et hommes tentant de s’accrocher aux ailes des avions américains quittant Kaboul.

Parce que la forfaiture est plus terrible encore que celle de 1975, à Saigon, qui passe pour une date noire dans l’histoire du déclin américain mais où Lyndon Johnson eut au moins le mérite de partir non pas avant, mais après qu’il eut organisé, en bon ordre, le départ de 135.000 civils vietnamiens ayant loyalement servi l’Amérique.

Parce qu’il y a eu, ce dimanche, à Washington, le honteux spectacle du commandant en chef de ce qui fut la première puissance mondiale daignant rentrer de vacances pour égrener, à la télévision, tel un comptable du désastre, les brillantes performances de son opération d’évacuation bâclée et lamentable.

Parce que c’est une onde de choc qui est partie de là pour, de Taïwan aux pays Baltes en passant par le monde arabe, balayer la confiance que l’on avait en la solidité, la fiabilité, l’honneur de la parole donnée par les États-Unis.

Et parce qu’il y a cinq autres puissances qui ont sauté sur l’occasion et entreprennent d’occuper le vide laissé par cette débâcle. C’est la Turquie dont le président préconisait, samedi, lors d’un entretien téléphonique avec Poutine, d’adopter une approche « progressive » à l’égard des talibans.

C’est Poutine qui, dans une conférence de presse avec Angela Merkel où il se paie le luxe d’administrer une leçon de gouvernance aux Américains « irresponsables », salue les « signaux positifs » envoyés par les talibans ainsi que leur comportement « civilisé ».

C’est la volte-face de l’Iran qui, en dépit de son différend ancien avec les peuples sunnites, a vu son ministre des Affaires étrangères, Mohammad Djavad Zarif, saluer, dès juillet, en présence du leader taliban Shir Mohammad Abbas Stanikzai, la « défaite » du « Grand Satan ».

Ce sont les Chinois dont le ministre des Affaires étrangères, Wang Yi, a rencontré, le 28 juillet, le mollah Abdul Ghani Baradar, homme fort des talibans et, désormais, numéro deux du régime. Et c’est, naturellement, l’internationale islamiste qui, derrière le Qatar et les Frères musulmans, sait qu’elle dispose désormais, mieux encore qu’à Mossoul ou Raqqa, d’un État islamiste de plein droit d’où elle pourra préparer l’assaut idéologique et, ce qu’à Dieu ne plaise, terroriste contre les démocraties honnies.

L’Histoire, bien sûr, n’est pas écrite.

Les hommes, qui font l’Histoire, ne sont jamais à l’abri d’un moment de grandeur qui, soudain, déjouerait le mauvais destin.

Et je pense, en particulier, au Panchir où un autre Massoud, démentant la phrase de Marx sur l’Histoire qui ne se répète qu’en comédie, reprend, en ce moment même, le flambeau de son père, ce héros assassiné à la veille du 11 Septembre : que l’Occident vienne à son secours, que la France par exemple écoute son appel à l’aide et entende que c’est là, dans cette vallée de l’espoir et de la liberté, que passe la ligne de front entre les cinq puissances révisionnistes et ceux qui continuent de vouloir leur résister – et peut-être l’issue sera-t-elle autre.

Mais, pour l’heure, nous en sommes là.

C’est l’image des démocraties libérales qui, à travers la plus grande d’entre elles, semble partout ternie.

C’est un nouvel ordre des choses qui, par touches, dans une région dont nul n’ignore qu’elle fut le lieu du plus « Grand Jeu », se dessine sous nos yeux.

Et c’est, dans le fracas des rotors et le brouhaha des appels à l’aide, comme un paradigme qui se reproduit avec redistribution des rôles, des influences et des discrédits.

Si cela se vérifiait et si la carte des puissances, des influences et des alliances venait à se figer ainsi, alors Kaboul serait notre Pydna ou notre Chéronée : aujourd’hui notre tourment ; bientôt notre remords ; et, très vite, notre tombeau.

Bernard-Henri Lévy


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