Pourquoi il fallait – et il faut plus que jamais – sauver la Grèce, par Bernard-Henri Lévy

greece-eurozone.gi_.top_Il n’est plus temps d’épiloguer sur les erreurs du passé. Ni de rappeler et rappeler encore l’inquiétante folie de ceux qui ont fermé les yeux, il y a quinze ans, sur la série de tours de passe-passe financiers (truquages des comptes) ou rhétoriques (« on ne laisse pas Platon à la porte ») précipitant l’entrée de la Grèce dans la zone euro.

Ni, non plus, de s’attarder sur la terrible responsabilité qu’a prise Alexis Tsipras en sommant son peuple de refuser, il y a huit jours, le plan qu’il le supplie aujourd’hui d’accepter – les anciens Grecs appelaient « hubris » cet orgueil, cette démesure, qui perd les hommes présumant trop de leurs propres forces et, en la circonstance, de leur capacité à « faire plier » les « ploutocrates » et autres « banksters » bruxellois (et ils avaient, soit dit en passant, un autre mot, celui de « kairos », pour dire ce moment singulier, cette opportunité qui, sauf miracle, ne se présente pas deux fois et que M. Tsipras a bien failli rater…).

Car on n’a, ce lundi matin, qu’une envie – et c’est de se réjouir de l’accord qui a finalement (miraculeusement ?) été trouvé, en grande partie grâce à la France et à l’opiniâtreté de François Hollande, non pas entre la Grèce et ses créanciers, mais entre la Grèce et ses partenaires, ses nations sœurs de la zone euro.

Car il fallait sauver la Grèce, bien sûr.

Il fallait la sauver de cette frange grandissante de l’opinion européenne qui n’en pouvait plus de voir un pays membre opposer sa légitimité à celle des dix-huit autres.

Il fallait la sauver des faux amis, et ils étaient légion, qui auraient bien vu Syriza offrir un laboratoire aux expérimentations souverainistes de l’ultradroite et de l’ultragauche.

Il fallait la sauver d’elle-même et de ce sentiment, parfois fondé, parfois non, mais savamment entretenu par des démagogues jouant avec le feu, qu’on lui administre ses remèdes comme on lui ferait boire la ciguë.

Mais il fallait la sauver, oui ; il fallait absolument la sauver – et ce pour, au moins, trois raisons.

Personne, je dis bien personne, et certainement pas les apprentis sorciers qui voulaient voir la Grèce devenir un Venezuela européen, n’avait la moindre idée de ce qu’eût impliqué, pour le peuple grec lui-même, pour ses retraités, ses chômeurs, ses travailleurs précaires, ses ménages surendettés, ses fonctionnaires non payés, la mise à feu effective de la machine infernale nommée Grexit.

Personne, je dis bien personne, et certainement pas les économistes qui calculent tout sauf, justement, l’incalculable, n’avait la capacité de prévoir la sorte de contagion, peut-être de tumulte, qui aurait, en cas de Grexit, gagné l’Europe d’« Hypérion », de Byron et de la grande tradition philhellène – grâces soient rendues à Mme Merkel d’avoir fini par l’entendre… grâces soient rendues à tous les négociateurs de cette nuit historique pour avoir senti que le destin des peuples ne se réduit pas à des bilans, des stress tests de banques et des milliards « consolidés » ou « restructurés »…

Et puis il fallait la secourir, enfin, parce que sa faillite ou celle, en tout cas, de son Etat aurait signifié pour le projet européen lui-même, pour son utopie concrète, pour sa contribution, sur tout le continent, à la défaite des fascismes bien réels qui s’y étaient imposés sur le mode, ici du stalinisme, là des colonels ou du franquisme, un échec dont il se serait difficilement relevé : non que le plan d’urgence négocié au finish suffise à redonner de l’élan à l’aventure ; mais au moins signifie-t-il que la grande lassitude pointée, à l’aube de l’Europe moderne, par Edmund Husserl n’est pas une fatalité ; au moins donne-t-il un coup d’arrêt à cette chute lente dont nous étions, avant même la crise grecque, les témoins impuissants et navrés ; et peut-être sonnera-t-il comme un opportun coup de semonce à l’adresse de ceux des dirigeants européens qui pensaient qu’il en allait de l’Europe comme de « l’Italia farà da sé » des mauvais républicains de 1848 (eh non, l’Europe ne se fait pas toute seule, en dormant, dans le dos de ses acteurs – il y faut le volontarisme, la vision, la vertu de dirigeants courageux…).

Puissent les Parlements qui auront à ratifier, maintenant, les propositions des chefs d’Etat prendre la mesure de l’enjeu. Puissent les peuples slovaque ou slovène se souvenir, car ils en sont la preuve vivante, qu’on n’écrit pas l’Histoire à coups de punitions collectives.
Puissent les Estoniens et les Lettons qui viennent d’apprendre (AFP, 30 juin) que Vladimir Poutine met à l’étude « la légalité de l’indépendance des pays Baltes » imaginer ce qu’impliquerait, pour chacun, l’arrivée de l’Eurasie sur cette autre marche de l’Europe.

Et quant aux Allemands, je sais qu’ils en ont assez de se voir traiter de nazis par des histrions qui croient, vraiment, que la démocratie s’est inventée à Athènes – mais on prie pour qu’ils se souviennent que, dans l’esprit de leurs illustres pionniers, dans le cœur de Konrad Adenauer, Walter Hallstein ou Helmut Kohl, l’Europe était une machine à créer de la bonne comptabilité mais aussi de la juste solidarité.

Tout commence demain – si, du moins, cette crise terrible sert de révélateur à la faillite, non seulement économique, mais politique, morale et spirituelle que nous avons frôlée et si l’on sait y répondre, par-delà le cas grec, avec de vrais actes de refondation.


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