Premier épisode : " Je vous salue, Marie" (1984)

JL GODARDLettre de Bernard-Henri Lévy à Jean-Luc Godard

1984. Probablement les premiers mois de l’année. Jean-Luc Godard prépare le tournage de Je vous Salue Marie, où il m’a offert le rôle de Joseph. Je l’ai rencontré, une fin d’après-midi, dans l’ancien bar en sous-sol de l’Hôtel du Pont Royal où j’ai alors mes habitudes pour ceux de mes rendez-vous que je souhaite voir échapper au panoptique Grasset (qui fonctionne, lui, 24 heures sur 24 ou presque, au Twickenham, le bar aujourd’hui disparu qui fait l’angle de la rue des Saints-Pères et de Grenelle !). La rencontre, contrairement à ce que je lis un peu partout, s’est bien passée. Peut-être même y en a-t-il eu deux, très rapprochées, je ne sais plus. Mais l’échange a été courtois. Intéressant. Avec un vrai débat sur ce moment de l’histoire théologique, donc philosophique, où le monothéisme dominant, c’est-à-dire juif, est gros de son hérésie chrétienne et s’apprête à en accoucher. Je parle beaucoup. Lui aussi. Je le trouve, contre toute attente, à la fois drôle, sympathique et étonnamment informé de ces disputes, hésitations de l’âme et de l’esprit, chicanes, dont la naissance, puis la vie du Christ, furent le témoignage et le théâtre. A part cela, je me souviens d’un Joseph chauffeur de taxi. D’une discussion sur l’Immaculée Conception dont je lui soutiens qu’elle concerne, non Marie, mais la mère de Marie. D’une histoire étrange de ventre (celui de Marie, je suppose) qui doit gonfler et dégonfler, au fil du film, comme un mouvement de diastole et de systole. Je me souviens aussi d’un Godard obsédé par L’Origine du monde de Courbet qu’il dit détester et dont il me prévient qu’il la tiendra à grande distance de sa fable sur la maternité. Je me rappelle une conversation sur la peinture en général, dont il m’explique qu’elle est, plus que la littérature, l’art « cousin » du cinéma. Et il me laisse, pour finir, non pas un scénario, mais des notes pour un scénario qui me permettront, dit-il, de me « faire une idée ».
Je réfléchis quelques semaines. A la fois tenté par l’aventure et sollicité par d’autres urgences liées à mon propre calendrier et à mes livres, je pèse le pour et le contre, consulte mes « conseillers » habituels (Jean-Paul Enthoven, Gilles Hertzog, Françoise Verny…) – et finis par décliner l’offre dans la lettre que voici. Le film se fera avec, dans le rôle qui m’était destiné, Thierry Rode. Ce sera d’ailleurs, à mes yeux, l’un des films les plus aboutis du Godard de cette période. Je ne cite cet épisode, et ne reproduis cette première lettre, que pour mémoire et parce qu’il s’agit, somme toute, de la vraie « première scène » d’une relation qui en comptera plusieurs autres. Une scène juive, déjà. Le fait juif, tout de suite, dans son énormité métaphysique. Prologue. Voici.

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J’ai été heureux, cher Jean-Luc Godard, de cette rencontre au Pont-Royal. Et ému. Je vous ai dit, là, dans le fauteuil de Roger Vailland, et c’est le genre de symbole avec lequel je ne plaisante pas, ce que vous représentez pour moi : A Bout de Souffle, bien sûr ; Jean Seberg dont je n ’ai pas osé vous dire, mais dont je vous dis aujourd’hui, c’est plus facile par écrit que face à face, quelle m’a confié un jour, dans l’un de ces rendez-vous de fin de journée, au Twickenham, qui se firent de plus en plus fréquents l’année de son suicide et où elle m’a tout de même dit un ou deux choses, que vous êtes le réalisateur qui l’a traitée avec le plus de « délicatesse » (mais oui ! ce fut son mot ! ) ; Pierrot le Fou auquel je me suis tellement identifié ; votre moment politique que je ne comprends pas toujours très bien mais qui fait écho à tant de choses de ma propre histoire ; etc., etc. Et puis, donc, maintenant, ce script ou, plutôt, ce projet de script, dont je n’ai pas besoin de vous dire à quel point il me concerne: je suis l’auteur, comme vous savez, de ce Testament de Dieu dont les vagues s’apaisent à peine ; je suis donc du côté de Jérusalem, forcément, résolument, contre celui d’Athènes ; à Jérusalem, rien ne m’intéresse plus que le dialogue magnifique, à cet instant précis, celui où vous posez votre regard, entre judaïsme et christianisme ; et sur ce dialogue, sur ce qui s’y joue et s’y dessine, j’ai bien vu, à travers le peu que nous avons échangé, et même si le côté baroque de votre transposition déroute un peu, que nous sommes globalement d’accord et sur la même « ligne ». Bref, j’aurais, sur le fond, toutes les raisons d’accepter votre proposition aussi généreuse qu’inattendue. Mais le problème c’est que j’ai peur du cinéma. Pas peur de vous, non, le témoignage de Jean Seberg vaut, pour moi, toutes les garanties. Mais du cinéma. De moi au cinéma. De l’envie que j’en ai. De l’attirance qu’il m’inspire. Et, en même temps, du peu de talent que je m’y connais. J’ai tenté l’expérience, comme vous le savez aussi, avec Aragon et Michel Favart. Mais l’essai fut peu concluant. Et j’ai refusé de récidiver, du coup, avec Téchiné qui me voulait pour ses Sœurs Brönte. Puis avec Rohmer qui me proposait d’apparaître dans son Pauline à la plage. Et je crains donc, pour les mêmes raisons, de devoir à nouveau refuser. Vous trouverez un bien meilleur Joseph, croyez-moi. Et je suis à la fois navré de vous faire faux bond, consterné de vous avoir fait perdre un temps précieux et heureux que cela nous ait été le prétexte d’une rencontre qui, pour moi, compte beaucoup et dont j’espère qu’elle sera suivie d’autres. Bien à vous.

Bernard-Henri Lévy


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