"Putin bringt Schande über Russland", ITW de Bernard-Henri Lévy, publiée dans le journal autrichien "Kleine Zeitung", le 1er mars 2015

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Bernard-Henri Lévy, l’intellectuel français peut-être le plus célèbre actuellement, exige des livraisons d’armes à l’Ukraine.

Vous êtes un partisan de la nouvelle Ukraine, mais en même temps, Monsieur Putin ne tarde pas de déstabiliser le pays. Est-ce que vous êtes vraiment convaincu, que l’Ukraine puisse gagner la bataille en moyen et en long terme ?

Oui, je le pense. Car Poutine, je me tue à le dire, n’est fort que de notre faiblesse. Quand l’Europe recule, il avance. Quand l’Europe est forte et hausse le ton, il recule. Et l’Ukraine, pendant ce temps, a un leadership de valeur en la personne de Petro Poroshenko. Je le connais assez bien. Je l’ai rencontré sur le Maidan, au début de la révolution de l’an dernier. Et je suis, je vous l’avoue, impressionné par sa métamorphose en homme d’Etat. Je ne crois pas que Poutine soit au même niveau que lui.

Si Putin ne cesse pas de déstabiliser le pays, est-ce que, selon vous, l’Occident devrait envoyer des armes à l’Ukraine, comme les Américains le souhaitent ?

C’est toujours difficile, pour un intellectuel, d’appeler à « envoyer des armes ». Mais, en même temps, j’ai assez vu de guerres, et assez lu de théoriciens de la guerre, pour savoir que c’est le déséquilibre des forces qui nourrit la violence et la guerre ; et que la seule façon d’arrêter la dite violence c’est de faire en sorte que la force s’équilibre. Par conséquent, oui, je suis partisan d’armer l’Ukraine. Mais pas pour ajouter la guerre à la guerre, selon la formule fameuse du défunt Président Mitterrand refusant d’armer les Bosniens. Mais, au contraire, pour enlever de la guerre. Pour diminuer la guerre. Pour faire en sorte que, les puissances s’équilibrant, aucun des belligérants ne soit tenté de continuer.

N’est-ce pas un calcul hasardeux ?

Non. Car Poutine a un vrai point faible. C’est son opinion publique, Et, au sein de cette opinion publique, cette force qui a déjà eu l’occasion, par le passé, de se manifester : les mères de soldats victimes de la guerre. Pour l’instant, il y a relativement peu de pertes dans l’armée régulière russe. Et Poutine, quand il y en a, fait en sorte que cela se sache peu : il fait toutes les pressions possibles pour que les mères, qui ont vu revenir le cadavre de leur enfant, ne parlent pas dans les media. Mais imaginez que le processus s’amplifie. Imaginez une armée ukrainienne suffisamment forte pour faire craindre à la Russie des pertes plus importantes. Là, Poutine réfléchira à deux fois avant de continuer son escalade.

En Bosnie (Srebrenica), au Kosovo (Milosevic) et en Libye (Kadhafi), vous avez poussé pour une intervention. Est-ce une option pour l’Ukraine ?

Non. Car l’Ukraine a une bonne armée. Vaillante. Bien entrainée. Ce dont elle a besoin, je vous le répète, c’est d’armes anti char, de matériel de surveillance et de détection, de drones. Pas de soldats étrangers. Là où, en revanche, elle a besoin de nous c’est pour l’autre volet des choses, le volet économique. Et c’est pourquoi j’ai lancé cette idée de Plan Marshall.

Pouvez-vous en dire plus ?

Ce sera l’objet de la grande rencontre de mardi au Palais Ferstel. J’ai eu la chance de voir mon idée – lancée, à Vienne déjà, l’année dernière – reprise au bond par des parlementaires allemands (Karl-Georg Wellmann) et britanniques (Lord Risby) qui ont plus l’habitude que moi de ces questions économiques. Puis, par les deux confédérations syndicales (patronale et ouvrière) qui sont les forces vives de l’Ukraine. Grâce à eux, Vienne sera le théâtre, mardi, d’un événement rare : le lancement du premier plan de « Nation Building » à destination d’un pays d’Europe. Un plan original et ambitieux qui abordera les questions de la reconstruction économique. Mais aussi celles (car tout est lié !) de la réforme des institutions ou de la lutte contre la corruption.

La Crimée semble perdue. On a l’impression que la région du Donetsk et de Lougansk est aussi perdue. Que faire ?

D’abord, je ne suis pas aussi fataliste que vous. Les paramilitaires prorusses peuvent encore se dégonfler comme les baudruches qu’ils sont. Mais admettons que vous ayez raison. C’est là que notre idée de Plan Marshall prend toute son importance. En dix ans, peut-être cinq, la vérité éclatera aux yeux de tous et aux yeux, en particulier, des malheureux séparatistes qui se seront laissé berner par la propagande du Kremlin. A l’Ouest, on aura une zone de prospérité, de croissance économique, de belle et bonne gouvernance. Et l’Est restera cette terre de misère et de corruption qu’il est aujourd’hui et dont l’assujettissement à la Russie ne le fera certainement pas sortir. Une nouvelle Pologne d’un côté. Une sous-Russie de l’autre. Les gens du Donetsk comprendront vite qu’ils ont fait le mauvais calcul.

N’ est-ce pas souhaitable de trouver un accord avec Moscou ?
Est-ce que la politique ce n’est pas le compromis ?

Si, bien sûr. Mais pas à n’importe quel prix ni sur n’importe quelles bases. Que Monsieur Poutine revienne à la table de la paix. Et c’est toute la région qui deviendra une vaste zone de prospérité et de paix. C’est l’intérêt de l’Europe. C’est celui des Ukrainiens. Et c’est celui, last but not least, de ce grand peuple qu’est le peuple russe et que je me désole de voir déshonoré par une politique à courte vue et suicidaire à moyen terme.

A l’heure où nous parlons, on apprend la nouvelle de l’assassinat, à Moscou, de Boris Nemstov. Vous le connaissiez ?

Je l’ai rencontré. C’était l’anti Poutine. Je veux dire que, si Poutine déshonore la Russie, lui en était l’honneur. Oui. Je ne sais pas ce qu’il faut penser de ce crime. Ni du fait qu’il soit survenu à deux pas du Kremlin. Mais je vous dis ceci : Poutine est la face d’ombre de ce grand pays qu’est la Russie ; Nemstov était, avec quelques autres, sa face honorable, glorieuse, lumineuse – dans l’héritage, mêlé, de Sakharov et de Soljenitsyne, des grands écrivains russes et des grands démocrates type Anna Politovskaïa.

Est-il vraiment souhaitable que l’Ukraine joigne l’OTAN ?

Je pense, personnellement, que oui. Et j’ai, d’ailleurs, plaidé pour cela il y a déjà quinze ans. Mais c’est l’un des points où l’on pourrait, en effet, imaginer un compromis. Petro Poroshenko l’a compris, je crois. Le Président Hollande aussi. Faisons le Plan Marshall. On verra plus tard pour le reste.

Vous avec encouragé l’Occident à intervenir en Libye, mais on a l’impression que le pays tombe dans le chaos. Quelle était l’erreur que l’Occident a faite ?

Avoir cru sa mission terminée après la chute de Kadhafi. Les choses, alors, ne faisaient que commencer. Car il restait à construire l’Etat et, derrière l’Etat, la démocratie. D’où, encore une fois, la passion que je mets dans la mise sur orbite de ce Plan de Modernisation, de construction de l’Etat et de reconstruction de l’économie en Ukraine. Je ne veux pas que l’Europe fasse, en Ukraine, la même erreur qu’en Libye.

Est-ce que, vu l’ avancée de ISIS et des failed states au Mali, en Yémen, en Somalie, en Syrie, en Irak, nous n’étions pas naïfs en disant: « Il faut se débarrasser des dictateurs comme Saddam, Gaddafi, Assad » ?

Non. Il est bon toujours bon de se débarrasser des dictatures. D’autant que je vous signale un dernier point. Vous me parlez de l’ISIS. Or qu’est-ce que l’ISIS sinon une créature de Bachar al Assad, dirigée par des gens qu’il a libérés et scrupuleusement épargnée militairement par ses soldats. D’où, par parenthèse, le caractère obscène de la visite récente en Syrie d’un quarteron de parlementaires français. Jouer Assad contre Daech ? C’est non seulement obscène, mais idiot. Car Daech et Assad, dans le fond, c’est pareil.

Est-ce vous souhaitez de nouveau une intervention en Libye ?

Non. Car je crois qu’un consensus est en train de se former dans la majorité du peuple libyen pour considérer que Daech est une menace pour l’ensemble de l’humanité et que c’est à lui, peuple libyen, de le combattre. Attendez. Vous verrez.

M. Orban vient de recevoir M. Putin. La Serbie l’a fait. Et aussi l’Autriche l’année dernière. Ces trois pays ne sont pas des partisans de M. Putin. Mais ils dépendent économiquement de la Russie. Est-ce que cela n’est pas un dilemme pour une grande partie de L’Europe ?

D’abord ce n’est pas exact. Vous ne pouvez pas comparer l’Autruche qui essaie, en effet, de préserver ses intérêts et les gouvernements hongrois ou serbes qui agissent à cause d’une vraie proximité idéologique avec Poutine. C’est d’ailleurs tout le problème. Poutine n’est pas juste un nouveau tsar amoureux de son pays et qui veut étendre son territoire. C’est un idéologue, un vrai, qui a un projet géopolitique très précis qui s’appelle l’Eurasie et qui a, pour réaliser ce projet, de solides alliées type Orban ou, peut-être, Tsipras.

Justement. Comment voyez-vous la situation de la Grèce? Est-ce que l’Europe devrait être dure ou vous souhaitez un compromis vu l’origine de la démocratie et de notre civilisation à Athènes ? Ou est-ce que cela n’a pas d’importance ?

Comme je le rappelle dans la pièce de théâtre, Hôtel Europe, que j’ai interprétée la semaine dernière sur la scène de l’Opéra de Kiev, cette histoire d’Europe née à Grèce n’est pas si claire qu’on veut bien le dire. Savez-vous que, dans le mythe grec, la petite princesse Europe enlevée, sur la plage de Sidon, par un Zeus déguisé en taureau ailé qui lui fait traverser sur son dos les flots de la Méditerranée déchaînée, s’arrête en Crète et ne va donc pas jusqu’en Grèce ?

Ce qui veut dire ?

Qu’il faut tout faire pour sauver la Grèce. Mais pas, là non plus, à n’importe quel prix.

En Europe, on a l’impression que le tandem franco-allemand est devenu une locomotive allemande et un wagon français. Est-ce que cela vous inquiète? Ou est-ce que la transformation de l’Allemagne depuis 1945 est une raison pour ne pas s’inquiéter ?

Bien sûr, l’Allemagne s’est transformée. Elle est devenue une démocratie assez exemplaire. Et ce n’est franchement pas à la France, avec son Front National devenu premier parti du pays, de venir lui donner des leçons d’antifascisme! Il y a un seul point où je trouve que la France se conduit mieux. C’est celui de la politique internationale. Et là (sur la question de la Syrie, de l’Iran, de la Russie, de l’Ukraine…) j’aimerais bien, oui, qu’on écoute un peu plus Hollande.


Avec Paris et Copenhague, nous sommes aussi témoin de l’avancée de la barbarie en Europe. Est-ce un problème des banlieues ou un problème du Coran ?

C’est un problème politique. Et ce problème politique, l’Europe le connaît bien : c’est celui du fascisme arabe. Daech, c’est le fascisme dans sa version arabe.

L’islam, c’est un problème ?

Cette barbarie a à voir avec l’islam, c’est vrai. Et rien ne sert d’ignorer que ces tueurs ont, aussi, une certaine idée du Coran. Simplement, cette idée est minoritaire. Et il faut aider la majorité des musulmans à la battre en brèche, à la rejeter vers les marges, à l’isoler. C’est comme ça qu’on combat la barbarie. C’est ça la vraie stratégie.

http://www.kleinezeitung.at/s/politik/aussenpolitik/4674582/EUROPA_Putin-bringt-Schande-uber-Russland


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