Quelque part en 1988…

… un vivant nommé Bernard-Henri Lévy écrivait sa propre nécrologie.

JEROME GARCINJe ne connaissais, je l’avoue, pas ce texte. Et je suis tombée dessus complètement par hasard, dans la bibliothèque d’une amie française. C’est Jérôme Garcin qui avait eu l’idée de demander à tous les bons écrivains français vivants de s’imaginer morts et d’écrire leur propre nécrologie. Jérôme Garcin est lui-même, aujourd’hui, un romancier qui compte (« Bartabas » roman, Gallimard 1984 ; Pour Jean Prévost, essai, Gallimard, Prix Médicis Essai 1994 ; « La chute de cheval », roman, Gallimard, prix Roger Nimier 1998). Mais il était, à l’époque, critique littéraire dans un hebdomadaire aujourd’hui disparu:  » L’Événement du Jeudi « . Et les réponses à sa question parurent dans un livre publié aux Editions François Bourin. Le texte de Bernard-Henri Lévy est brillant. Et il rappelle ce que savent ses familiers: que l’homme a de l’humour!
Liliane Lazar.


B.-H.L PAR B.-H.L. : NECROLOGIE

Bernard-Henri Lévy . Ecrivain français. Né à Béni-Saf (Algérie) en 1948. Mort à Jérusalem en 2029. Débute par un livre-témoignage (Les Indes rouges, 1973) qui revendiquait, non sans présomption, le parrainage d’André Malraux. Poursuit avec une série d’essais sur le marxisme (La Barbarie à visage humain, 1977), la Bible et le judaïsme (Le Testament de Dieu, 1979), le discours fasciste et sa version  pétainiste (L’Idéologie française, 1981). Entame une carrière littéraire avec l’histoire romancée de la génération dite « soixante-huitarde » (Le Diable en tête, 1984) ; le récit d’une agonie célèbre (Les Derniers Jours de Charles Baudelaire,  1988) ; un roman d’amour sur fond de guerre civile (La Tentation de Don Juan, 1993). Tous ces livres, essais et romans, trouvent une large audience. Mais leur auteur reste prisonnier d’une image sulfureuse et d’inimitiés tenaces. Lui-même déclarera, après son troisième échec au Goncourt (récompense littéraire  fort prisée dans ces années et qu’il obtiendra beaucoup plus tard , à soixante-dix-sept ans, pour un court récit autobiographique paru chez un éditeur bruxellois) : « le malentendu est à son comble ; sans doute le mérite me revient-il d’avoir, modestement mais fermement, instauré un nouveau rapport entre la littérature et les médias ;  mais force est de constater que, de cette logique médiatique, je me retrouve aujourd’hui victime et prisonnier. »

L’année suivante, et comme s’il voulait « en finir avec la comédie littéraire » (titre d’une autre interview, également emphatique et complaisante, parue dans Globe, l’organe officieux des muscadins de l’époque), Bernard-Henri Lévy quitte Paris, s’installe à Genève et donne une série de petits livres, d’apparence gratuits et sans fil directeur véritable, où les observateurs ont le plus grand mal à retrouver le souffle, voire l’esprit, du fougueux écrivain des décennies précédentes. Le Rêve d’Aristote (1996) est un court poème en prose à la façon de Des Essarts. Dix petites gloses pour servir l’idée de modernité (1999) est un recueil d’aphorismes, souvent amers, sur le déclin du courage. L’Impacaltura di Agnetta : les Trois M et leur destin (2004) est un recueil d’études savantes sur la peinture de Mondrian, Matisse et Martinez. Dans Les Neuf Péchés capitaux (récits de promenades dans neuf villes européennes : Bruxelles, Genève, Zurich, Barcelone, Trieste, Lisbonne, Ségovie, Berlin, Ostende) il faudra toute la sagacité d’un jeune docteur de l’université de Douala pour repérer les grandes étapes de l’itinéraire final de Benjamain C., le héros du Diable en tête. Et quant au premier tome de ces Mémoires (2008) dont la presse attendait mille anecdotes sur la vie littéraire, politique et galante de la fin du siècle précédent, il étonna surtout par la  pauvreté de ses révélations. L’histoire n’en conservera qu’un final curieusement intitulé : « Au revoir et merci – cette année à Jérusalem ! »

Commence alors – à Jérusalem justement – un silence de quinze ans dont on ne sait trop, aujourd’hui encore, à quoi il fut occupé. L’auteur du Testament de Dieu a-t-il cédé à la tentation mystique ? A la luxure ? A l’affairisme ? Quel crédit faut-il accorder aux informations selon lesquelles il se serait alors lié avec le célèbre Armando Flatto Sharon ? A-t-il, pour de bon, renoncé à l’écriture ? A ses prestiges ? A son théâtre ? Ou faut-il croire au contraire, comme l’ont prétendu certains échotiers, que ce Fregoli des lettres, rééditant la facétie d’un certain Romain Gary, eut l’ultime audace de se glisser sous le masque d’Alain Paradis, l’énigmatique auteur de Moi-même en écrivain jubilaire et en vieillard – sotie néo-baroque qui fit grand bruit dans les derniers cénacles lettrés ? Toujours est-il que le nom de cet exilé ne tarda pas à s’effacer, puis à disparaître complètement. N’eût été le coup d’état franciste de 2023, puis son opportune arrestation, la même année, par une police qui, alertée de sa présence à Paris par le secrétaire perpétuel de l’Académie nationale, intercepta son taxi dans le quartier de l’Etoile, il aurait achevé son existence dans l’inéluctable anonymat des agitateurs démodés.

Les circonstances mêmes de cette arrestation restent, elles aussi, mystérieuses. Libération, le quotidien conservateur de ces années, parla de « provocation ». Le sycophante de l’ Académie nationale eut l’aplomb de déclarer que : rien ne vaut un beau scandale pour vous rajeunir un vieux comédien ». D’autres encore rappelèrent comment le vieux comédien s’y entendait, jadis, pour organiser lui-même « la dramaturgie de sa propre gloire ». Et, de fait, on reste confondu par la démarche d’une police mettant à l’index un idéologue bien oublié et courant les bibliothèques pour en retirer à grand bruit les exemplaires d’une Idéologie française qui avait, depuis longtemps, cessé d’inquiéter qui que ce soit. N’empêche. Le vieil homme passa deux longues années à la prison de la rue Jacob. Muré dans un silence qui dérouta ses anciens adversaires, il joua merveilleusement son rôle de nouveau martyr. Et c’est ainsi que la jeune génération, même si les tenants et les aboutissants de l’affaire lui échappaient en grande partie, redécouvrit l’existence de celui qui, un demi-siècle plus tôt, s’était autoproclamé « l’apôtre des droits de l’homme ».

Quand le régime s’effondre, Bernard-Henri Lévy a soixante-dix-sept ans. Fort du timide regain de gloire que vient de lui apporter la bêtise franciste, il risque, sans trop y croire, une Adresse au peuple de gauche qui passe quasiment inaperçue ; puis le récit autobiographique précité qui lui vaut une récompense tardive et désormais privée de sens ; puis enfin, avec quelques demi-soldes, nostalgiques, comme lui, des âges littéraires (Jean-Paul Enthoven, Philippe Sollers,  Pascal Quignard, Jérôme Garcin) un ouvrage collectif intitulé Pavane pour des proses défuntes. Il meurt à quatre-vingt-un ans, dans l’indifférence générale, laissant une œuvre singulière, souvent confuse, frappée (pour reprendre un mot qui lui est cher) au coin du malentendu et qu’il convient de relire à la lumière des ses propres prophéties.


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