Qu'est-ce qu'une Guerre juste ? (Art Press, article de Jacques Henric, janvier 2012)

ArtpressHasard de citations relevées au cours de lectures récentes ? Ou est- ce la parution de deux livres portant dans leur titre le mot guerre :l’Art français de la guerre, d’Alexis Jenni, la Guerre sans l’aimer, de Bernard- Henri Lévy? En tout cas, une nouvelle occasion de m’ interroger sur le statut et la fonction d’un écrit. Les citations ? Melville : « La foi et la philosophie ne sont que du vent, mais les événements sont d’airain. » Artaud : « Pourquoi mentir, pourquoi chercher à mettre sur le plan littéraire ce qui est le cri même de la vie… « Péguy : « Il faut toujours dire ce que l’on voit. »  Et Péguy de s’en prendre au lyrisme, à la métaphore, à l’éloquence… Ne l’ayant pas lu, je me garderai de porter un jugement littéraire sur le roman de Jenni. Simple rappel : son livre relève de la « littérature » (c’est à ce titre qu’un prix littéraire l’a couronné). Pas question de reprocher à son auteur de n’avoir pas traîné des bandes molletières dans la boue des tranchées de 14-18, de n’avoir pas connu les horreurs de la Seconde Guerre mondiale ni de n’avoir pas crapahuté dans les guerres post-coloniales, notamment, vécue par ma génération, celle d’Algérie. Cet auteur de fiction écrit à partir de ce qu’il a lu, imaginé, pas de ce qu’il a vu. A partir de ce que  l’ Histoire, la philosophie, le cinéma, lui ont appris, pas de « l’airain » des événements. Démarche parfaitement légitime. Néanmoins, disserter de loin, abstraitement sur la guerre, sans jamais l’avoir approchée, a peu de chance de donner naissance à des récits ayant le poids de ceux d’un Stendhal, d’un Cendrars, d’un Malraux, d’un Hemingway, d’un Orwell, d’un Aragon ou d’un Céline. « Art» de la guerre, est-ce un mot qui aurait pu venir à l’auteur de la Guerre sans l’aimer quand il a sous les yeux, comme il le note dans son Journal, des cadavres se décomposant dans le sable, couverts de mouches, un homme au bras arraché, hurlant de douleur, d’autres « les visages en bouillie, corps démembrés, torses enfoncés.. » Comment, en effet, devant un tel spectacle, pourrait-on l’aimer, la guerre ? Et pourtant, pourquoi cette guerre-ci contre l’ignominieux régime d’un fou sanguinaire, fallait-il la mener ? Et donner à voir, au jour le jour, ce qu’elle fut?
Le rôle qu’y joua Bernard-Henri Lévy n’est pas celui d’un héros. Il ne manque jamais de le rappeler: il ne l’a pas faite les armes à la main. Néanmoins, lisez son récit, vous jugerez si ses présences sur le terrain tenaient d’un joyeux raid touristique dans le désert, comme ont eu tendance à le laisser entendre bassement maints politiciens, ministres, diplomates (ah, les indécrottables Norpois du Quai d’Orsay !), éditorialistes, écrivains étouffant sous le poids du ressentiment, souverainistes arrogants, défaitistes honteux, bateleurs populistes, humanitaires virés munichois et pétainistes (ce sont les qualificatifs employés aussi bien par Lévy que par Sarkozy)… Leur antienne (expression de leur désir), durant les longs mois de guerre : le conflit s’enlise, l’islamisme menace, on ne peut imposer la démocratie par les armes (comme si celle-ci n’avait pas été établie ou rétablie en 1945 par les armées alliées en Italie, au Japon, en Allemagne … ). S’ il balayait d’un revers de main les conseils de prudence que lui prodiguaient ses amis libyens bien informés, BHL n’était pas sans connaître les risques physiques encourus (une prime de 2,8 millions de dollars n’avait-elle pas été promise par la chaîne de télé libyenne à qui le ramènerait à Kadhafi « mort ou vif »…) Le lyrisme, l’éloquence, il y eut recours lors de ses prises de parole devant les foules libyennes qui l’acclamaient, lui, en même temps que Sarkozy et la nation française. Et là, il a fait plus fort que Sartre sur son tonneau à Flins en 1968, face à quelques ouvriers, et si cette image du philosophe lui traverse alors l’esprit, c’est pour ajouter aussitôt avec humour qu’il espère ne pas avoir à traîner lui aussi « comme une croix », ses improvisations enflammées sur le toit d’une camionnette. En revanche, la contrainte d’avoir à consigner à chaud la succession des événements vécus, à rapporter le plus fidèlement possible les propos de ses interlocuteurs, français et libyens, a imposé au diariste de ne pas faire de « littérature ». Il écrit sec, précis, efficace. Puis-je dire qu’oubliant parfois la tragédie humaine se jouant alors, je me prenais à lire la Guerre sans l’aimer tantôt comme un formidable roman d’aventures truffé d’anecdotes à peine croyables, certaines frisant les aventures de Tintin, tantôt comme un polar politique ou un roman d’espionnage (ces improbables téléphonages nocturnes à Sarkozy, du désert, ou en pleine mer d’un rafiot mal en point ; ces personnages inquiétants missionnés par Saïf, le fils Kadhafi, dont l’un déboulant en pleine nuit à la Colombe d’Or, à Saint-Paul de Vence, pour négocier avec Lévy la démission de son dictateur de père…).

Autre force de ce livre, ce sont les portraits que Bernard-Henri Lévy y dresse de ses amis et de ses ennemis et bhl art pressel’attention qu’il porte aux corps et aux voix. Émouvants quand il s’agit de héros malgré eux (dont la belle figure de son père qui surgit dans sa mémoire le 26 juillet quand il approche de Tobrouk) ; ravageurs quand il s’agit des franches canailles et des vrais salauds auxquels il eut affaire. Le portrait le plus inattendu, évidemment, parce que dû à un écrivain qui ne cesse de rappeler son opposition à la droite, c’est celui de l’homme qui assuma la lourde responsabilité d’engager la France dans cette guerre de libération du peuple libyen, Nicolas Sarkozy. Portrait chaleureux d’un chef d’État qu’il connaît depuis longtemps, dont il reconnaît les qualités de fermeté, de courage politique, de maîtrise de soi. Un « Sarkozy nouveau » qui force le respect de l’homme de gauche qu’est Lévy. Tiens, au fait, la Gauche, qu’est-ce qu’elle avait à dire de cet engagement militaire de la France en Libye ? Du côté de l’homme « normal », pas entendu grand-chose, pas plus que sur la crise que traverse ‘Europe. Une guerre peut-être pas assez « normale » à ses yeux ? Ou, comme l’a suggéré un vrai Européen de gauche, Daniel Cohn-Bendit, trop occupé, le citoyen « normal » à « réenchanter l’avenir » ? Madame Aubry: la seule du PS à qui Lévy rend hommage pour son coup de gueule contre une communauté internationale attentiste et lâche. Mais pourquoi, diable, la même patronne du PS, le jour même où Nicolas Sarkozy est acclamé en Arménie (après le rôle qu’il a joué lors les événements de Géorgie, après le triomphe que lui a fait le peuple libyen), pourquoi, à la place des reproches légitimes qu’elle peut lu adresser concernant sa politique intérieure, se sent-elle obligée de déclarer qu’il est celui qui a abîmé l’image de la France à l’étranger ?


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