Réponse – navrée – à Claude Lanzmann (Le Point, le 21 avril 2011)

PHOTO BLOC NOTE BHLQu’est-ce qui a bien pu pousser Claude Lanzmann à cette folle palinodie qui lui a fait condamner (Le Monde des 17-18 avril) l’opération anti-Kadhafi qu’il avait (Le Monde du 16 mars) ardemment appelée de ses vœux ?

Comment un homme de sa trempe peut-il donner le spectacle d’une pareille versatilité : un jour signataire d’une pétition appelant la France à l’ingérence ; un autre, quatre semaines plus tard, condamnant la même ingérence et trahissant sa signature ?

D’où vient que l’auteur de « Tsahal », ce film sur une armée dont l’une des règles absolues est de ne reculer devant aucune prouesse technique pour économiser au maximum la vie de ses soldats, puisse instruire, tout à coup, le procès de « l’option zéro mort » ?

Est-ce bien le compagnon de Sartre qui, tout à sa nouvelle fureur contre la guerre « à distance », se lance dans cet éloge très années 30 (Montherlant, le Drieu de « La comédie de Charleroi ») du combat « d’homme à homme » et de son grand carrousel phallique ?

Quand on a été, depuis cinquante ans, de tous les combats contre toutes les dictatures, a-t-on le droit d’écrire un plein article où l’on n’a pas de mots assez durs pour moquer « l’inconscience » des jeunes résistants prenant « la poudre d’escampette » quand ils se retrouvent face aux chars – et ne pas en trouver un pour, au-delà d’une très curieuse incise (« nul, parmi nous, n’aime Kadhafi, n’a eu affaire à lui, n’a jamais négocié avec lui »), dénoncer la boucherie qu’opèrent des professionnels de la mort dont les obus, par parenthèse, sont tirés à 40 kilomètres de distance sur des civils le plus souvent désarmés ?

Il faudra élucider cela, un jour.

J’ai trop respecté cet homme, j’ai trop d’admiration pour « Shoah » et pour son « Lièvre de Patagonie », pour ne pas tenter de comprendre d’où lui vient cette fascination soudaine pour un bouffon sanglant mais devenu, sous sa plume, comme Mohammed Atta, jadis, sous celle de Jean Baudrillard, un « diable jeteur de sort » qui « frappe » nos frappes d’une « étrange faiblesse ».

Mais, pour l’heure, il faut répondre.
Il faut réagir à la série d’approximations, légèretés ou contre-vérités que son prestige immense pourrait faire prendre pour argent comptant – et cela serait dramatique.

Contre-vérité – vénielle – le fait que ce soit sous ma « pression amicale » qu’il aurait signé l’appel qu’il renie, et dé-signe, aujourd’hui.

Contre-vérité – plus sérieuse – l’idée que les amis de la Libye libre auraient annoncé des frappes qui « ne devaient durer que quelques jours » : si elles avaient eu lieu plus tôt, lorsque le fils Kadhafi (et non Kadhafi lui-même, comme l’écrit trop vite Lanzmann) promit de noyer son peuple dans des « rivières de sang », peut-être, oui, « quelques jours » auraient suffi ; mais certainement pas ensuite ; nul, le 19 mars, quand les aviateurs français arrêtèrent les premiers chars dans les faubourgs de Benghazi, ne se risqua à un calendrier aussi précis.

Légèreté, incroyable et incompréhensible légèreté, l’emploi du mot « kamikaze » pour qualifier la « technologie » des aviations alliées.

Contre-vérité, toujours, l’énoncé où il est dit que, dans les rangs des militaires et mercenaires kadhafistes, « les victimes n’ont ni nombre ni nom » – et ce dans un texte où l’on n’a pas une pensée, je le répète, pour les autres victimes, les vraies : civils de Zaouia ou de Zeiten visés à l’arme lourde ; blessés de l’hôpital de Misrata, bombardé sans vergogne ; derniers et héroïques habitants d’Ajdabiya réduits, comme à Sarajevo, à vivre dans les caves.

Contre-vérité encore, digne de propagandes qui nous ont, Lanzmann et moi, si souvent indignés ou fait rire, la dénonciation fulminante d’une opération en passe de « saccager la Libye » : allons, cher Claude, allons ! viens donc, la prochaine fois ! tu verras de tes yeux, à Benghazi, Beïda, Tobrouk, que ce sont les hommes de Kadhafi, pas les aviateurs français, qui ont ruiné, cassé, saccagé, ce pauvre pays !

Puérile, au sujet de Kadhafi encore, et à l’heure où l’on semble, précisément, songer à lui négocier une porte de sortie, l’affirmation péremptoire : « c’est un non-dit, il doit mourir ».

Puérile la phrase où Lanzmann, tout à son désir de faire expert, regrette que l’état-major « impose un nombre excessif de sorties » à nos « appareils ».
Et je ne parle pas de la bonne vieille parade rhétorique – mais que l’on souffre de retrouver sous sa plume – où l’on argue des lâchetés passées (Mitterrand, Chirac, Sarkozy, faisant ami-ami avec le grand argentier du terrorisme international) pour justifier, aujourd’hui, la persévérance dans l’inaction.

Je crois, contrairement à Claude Lanzmann, que cette anti-guerre d’Irak (une opération limitée, autorisée par les Nations unies, demandée par la Ligue arabe et destinée à stopper un carnage annoncé) est une première et fera date.

Je crois que cette anti-Bosnie (trois ans, alors, de non–intervention !) qui est aussi un anti-Rwanda (une communauté internationale restée les bras croisés à attendre que le massacre soit consommé !) est à l’honneur d’une époque qui a enfin compris que charbonnier n’est pas toujours maître chez soi.

Je suis convaincu, enfin, que Kadhafi partira et laissera le peuple libyen décider, seul, de son destin.

Bernard-Henri Lévy


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