"Rops/Fabre : Facing time, visite du soir" (Article publié sur le Soir, le 18 mars 2015)

ropsIl est des artistes qui construisent un monde qui n’appartient qu’à eux. Hors de toute mode, de toute école, ils avancent crânement, bousculant les règles, les conventions, le bon goût. Félicien Rops et Jan Fabre sont de cette trempe-là. Le premier avait pour devise : « Rops suis, aultre ne veulx estre. » Le second proclame : « Je suis un mouvement à moi seul. »

Pas étonnant donc que leurs deux univers se rencontrent aujourd’hui à Namur. « J’ai découvert Rops quand j’étais tout jeune et que je venais à Namur pour jouer au black-jack, explique l’artiste anversois. Entre deux parties, j’écumais les églises et musées. C’est ainsi que j’ai découvert l’univers de Rops. J’ai eu l’impression de rencontrer quelqu’un qui me ressemblait. »

Aujourd’hui, les deux hommes dialoguent au-delà du temps (Rops né en 1833 est mort en 1898) dans une vaste exposition s’étendant dans toute la ville de Namur.

« Au départ, Jan Fabre avait participé à notre exposition Grandville en 2011, explique Valérie Minten du Musée Félicien Rops. Il avait alors évoqué l’idée d’une exposition Rops-Fabre avec Véronique Carpiaux, la conservatrice. Très vite, il est apparu que le musée serait trop petit et qu’il faudrait s’étendre à la Maison de la Culture. Et puis de nouvelles idées surgissant constamment, on a commencé à chercher des lieux dans la ville pour exposer les sculptures dans l’espace public. »

Du coup, Namur la tranquille s’offre un nouveau visage. Jan Fabre est partout et invite à redécouvrir la ville en même temps que son travail. Car l’exposition cumule les réussites. La mise en relation des œuvres de Rops et Fabre est sidérante. Au Musée Rops, dans certaines salles, on ne sait plus qui est qui à moins de très bien connaître l’œuvre des deux artistes.

Par ailleurs, on s’offre ici une formidable rétrospective du travail de Fabre. Outre les sculptures disséminées dans la ville, le parcours met en évidence une multitude de dessins de toutes les époques, des installations, des vidéos. Et quelques découvertes inédites dues à l’opiniâtreté de la commissaire d’exposition, Joanna De Vos, collaboratrice de l’artiste depuis de longues années. « Pour préparer l’exposition, je me suis replongée dans toutes les archives, j’ai retrouvé des choses oubliées, j’ai pu obtenir des prêts de pièces très rares conservées dans des collections privées. Et nous dévoilons pour la première fois quelques avatars sous lesquels Jan s’est caché. »

L’artiste confirme : « Joanna a beaucoup insisté et j’ai fini par céder. On montre donc les couvertures du magazine Janus où j’apparaissais déguisé en femme, sous le nom de Laurence Devriendt. J’ai même donné des interviews sous ce nom dans diverses revues. »

Bernard-Henri Lévy est le troisième compère inattendu de cette aventure pour laquelle il a rédigé un beau texte et jeté un « regard philosophique » sur l’ensemble. « Je connais Rops depuis longtemps, explique-t-il dans les jardins du musée. Il était un des personnages importants des Derniers jours de Charles Baudelaire que j’ai écrit dans les années 80. Fabre, je l’ai rencontré bien plus tard, à la galerie Daniel Templon. Nous nous sommes aperçus que nous avions une passion commune pour la Pieta de Cosme Tura, une œuvre que quasiment personne ne connaît. Quelque chose s’est passé ce jour-là. »

Jan Fabre s’en souvient aussi, d’une manière un peu différente. Il raconte en riant : « On a parlé tout un temps et au bout d’un moment,je lui ai demandé qui il était. Il y a eu un grand silence dans la galerie. Je le connaissais de nom bien sûr mais je ne l’avais jamais rencontré. » Aujourd’hui, Jan Fabre et Bernard-Henri Lévy se retrouvent autour de Félicien Rops et c’est un pur régal.

Il faut se perdre dans les rues de la ville pour voir surgir soudain un Fabre jonglant avec une croix, un autre mesurant les nuages ou un troisième allumant sa cigarette en s’abritant du vent. Mais il faut surtout prendre le temps de parcourir de long en large les salles du Musée Félicien Rops et de la Maison de la Culture où les œuvres des deux hommes sont remarquablement exposées. Une réussite totale.

(par JEAN-MARIE WYNANTS – édition du 18/03/2015)

http://mad.lesoir.be/arts/expo/110800-rops-fabre-facingtime/


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