Sauvagerie des réseaux sociaux, par Bernard-Henri Lévy

Le président de la République a raison.

Il y a bien un ensauvagement du monde lié au triomphe des réseaux sociaux.

Et cela pour cinq raisons.

1. L’immédiateté des pensées qui s’y profèrent. Le fait qu’elles ne connaissent plus les moindres recul, filtre et, à la lettre, médiation. Et, donc, leur affinité avec cette parole trop crue, trop présente à elle-même, trop vive, dont Hegel faisait l’une des sources de la violence et de la sauvagerie entre les hommes.

2. Le piège de ces réseaux qui, loin, comme leur nom l’indique, de nous socialiser, ne font, en vérité, que nous désocialiser. Illusion de ces prétendus amis qui nous aiment en un clic, nous désaiment en un autre et dont la multiplication est le signe que, comme les non-citoyens selon Saint-Just, nous n’avons plus d’amis du tout… Fausse richesse, et authentique monnaie de singe, qui se mesure en « likes » et « followers » censés donner à nos existences une valeur accentuée et nous enferme, en réalité, dans une solitude inédite… Bref, règne d’un narcissisme qui signe la rupture, sous prétexte de connectivité, avec tout ce qui faisait les communautés, solidarités, fraternités d’antan…

3. On connaît l’histoire du fameux évêque Denis, décapité par les barbares, mais gravissant la colline du même nom avec, sous le bras, sa propre tête tranchée. Avec les machineries du Net, on assiste à un phénomène de même sorte – mais à l’échelle de l’humanité. Il ne s’agit, certes, plus de notre tête, mais de notre mémoire. Ce n’est pas sous le bras que nous la transportons mais au creux de notre main, ou au fond de notre poche, depuis que nous nous déchargeons sur nos smartphones du soin de faire remonter à la conscience des informations, situations et lambeaux de souvenirs que nous oublions d’autant plus volontiers que la technique les convoque à volonté. Et il y a, dans cette expatriation, dans cette exfiltration, dans ce délestage vers les machines de la faculté de se souvenir, un événement anthropologique débouchant sur ceci : l’inexorable atrophie d’une faculté de mémoire dont on sait, depuis Platon, qu’elle est, entre les hommes, l’un des liens les plus solides et les plus aptes à conjurer le pire.

4. La volonté de vérité. Elle aussi fait lien entre les hommes. Et il y a, dans la reconnaissance d’une vérité dont au moins le souci est partagé, une autre vraie raison qui les empêchent de s’entre-tuer. Or qu’est-ce qu’un réseau social ? C’est le lieu d’un glissement progressif dont on n’a pas assez mesuré tous les effets. On commence par dire : « droit égal, pour chacun, à exprimer sa propre croyance ». Puis : « toutes les croyances exprimées ont le même droit au même respect ». Puis : « si elles sont également respectables, c’est qu’elles sont également valides, valables, valeureuses ». Et c’est ainsi que, partis du désir de démocratiser le « courage de la vérité » cher à Michel Foucault, pensant donner à tous le moyen technique de contribuer aux aventures de la connaissance, on a créé une parlotte mondialisée où rien ne permet plus, ni de hiérarchiser, ni même de distinguer le raisonnable et le délirant, l’information et les fake news, le désir du vrai et la passion de l’ignorance. C’est le retour, à l’élégance grecque près, de ces fameux sophistes soutenant que ce que l’on appelait jadis « la » Vérité est une ombre incertaine dans une nuit où toutes les illusions sont grises. Et, dans cette profusion obscure et vociférante que sont devenus les réseaux sociaux, la vérité de chacun vaut celle de son voisin et a droit à tous les moyens, absolument tous, fussent-ils violents et même sauvages, d’imposer sa propre loi.

5. Et puis enfin ceci. On se souvient du « panoptique » théorisé, à propos des prisons, par l’utilitariste anglais du XVIIIsiècle Jeremy Bentham et dont le principe était un mirador central permettant au gardien de voir sans être vu et aux détenus, répartis dans les allées rayonnant autour de la tour, de vivre sous son regard. L’originalité des réseaux sociaux est que cet œil qui ne se ferme jamais, qui surveille les corps et pénètre les âmes, qui viole leur intériorité en la rendant transparente à qui veut, n’est plus l’œil d’un gardien, d’un chef, d’un maître, mais de chacun. La nouveauté c’est que ce projet de tout voir, de tout savoir et de pénétrer dans le cœur et l’intimité des êtres est à la portée de n’importe lequel de nos voisins de réseau. Et cette mécanique néo-benthamienne, dans la mesure où elle permet aux maîtres d’épier les sujets, mais aussi aux sujets d’épier les maîtres et à n’importe lequel d’entre nous de surveiller ou punir n’importe quel autre, crée un régime politique nouveau que l’on ne saurait qualifier ni de proprement démocratique ni de clairement autocratique ; que l’on est tenté d’appeler, à cause de cette tyrannie du regard et du voyeurisme jouisseur qu’il instaure, scopocratique ; et qui enfreint l’une des plus vieilles lois de l’Histoire, énoncée depuis les Tragiques d’Épidaure et Olympie : « humains, n’allez pas y voir de trop près, au risque d’être aveuglés ou, pire, éclaboussés par leur sang, de ce côté du miroir qu’est le corps animal de vos semblables ». Les Tragiques n’avaient pas tort. Car, de cette fureur scopocratique, il résulte une curée. Une rage dénonciatrice rarement vue dans l’histoire de l’humanité. Un climat de justice populaire qui va à la vitesse de la lumière virale d’un Net tournant à plein régime et créant une humanité assoiffée, comme les dieux d’Anatole France, non de sang, mais de buzz. Et, au bout de cette mêlée où une nouvelle tête tombe, à chaque instant ou presque, dans le panier panoptique des nouveaux corbeaux, il y a une guerre de tous contre tous dont aucun Hobbes n’avait imaginé la sauvagerie.

Comment sort-on de ce cauchemar ? Je ne sais pas.

Bernard-Henri Lévy

Retrouvez également la version espagnole sur El Espanol et la version italienne publiée dans le quotidien :

La Repubblica :

La nuova barbarie digitale, di Bernard-Henri Lévy.

Il dibattito sul ruolo dei social network

Il presidente della Repubblica Macron ha ragione. Esiste sul serio un imbarbarimento collettivo ascrivibile al successo dei social network. E ciò è dovuto a cinque motivi.

Il primo è l’istantaneità dei pensieri che vi si esprimono, il fatto che questi non conoscano più un minimo di distacco, di filtro e, letteralmente, di mediazione. Di conseguenza, i pensieri sui social sono affini a quel linguaggio troppo crudo, troppo presente a sé stesso, troppo intenso che Hegel considerava tra le cause di violenza e ferocia tra gli uomini.


Il secondo è l’inganno di questi social che, lungi dal farci socializzare come starebbe a indicare il loro nome, in verità non fanno altro che desocializzarci, con la conseguente illusione di presunti amici che ci amano con un click, che smettono di amarci con un altro click e il cui incremento è segno, come per i non-cittadini di Saint-Just, del fatto che non abbiamo davvero più amici… Falsa ricchezza di autentiche parole a vanvera che si misura in like e follower che dovrebbero apportare maggior valore alle nostre esistenze e, al contrario, ci confinano in una solitudine senza precedenti. In sintesi, regno di un narcisismo che, con il pretesto della connessione, sottolinea la rottura rispetto a tutto quello che un tempo plasmava le comunità, la solidarietà, la fraternità.

Terzo: conosciamo la storia del famoso vescovo Dionigi, decapitato dai barbari e che nondimeno attraversò a piedi la collina di Saint-Denis tenendo sottobraccio la sua testa mozzata. Con i meccanismi della Rete, assistiamo a un fenomeno dello stesso tipo, ma su scala planetaria e che interessa tutti gli esseri umani. Oggi non si tratta più della nostra testa, certo, ma della nostra memoria. Non la portiamo più con noi sottobraccio, ma nel palmo delle nostre mani, oppure in fondo a una tasca, considerato che sui nostri smartphone ci alleggeriamo dell’attenzione che consente di risalire consapevolmente a informazioni, situazioni e frammenti di ricordi che dimentichiamo tanto più di buon grado quanto più la tecnologia ci consente di recuperarli a nostro piacimento. In questa dislocazione, in questa esfiltrazione, in questo scaricabarile della nostra facoltà di ricordare affidata alle macchine c’è un fatto antropologico che conduce all’inesorabile atrofizzazione di una facoltà della memoria che, dai tempi di Platone, sappiamo essere uno dei legami più solidi tra gli esseri umani e uno di quelli più adatti a scongiurare il peggio.

Quarto, la volontà di verità. Anch’essa crea un legame tra gli uomini. Nel riconoscimento di una verità – il cui amore, se non altro, è condiviso – vi è un’altra ragione concreta che impedisce loro di uccidersi a vicenda. E nondimeno, che cosa è un social network? È la sede di uno slittamento progressivo, di cui non si sono quantificate a sufficienza tutte le conseguenze. Si comincia con il dire: “Tutti hanno pari diritto di esprimere ciò in cui credono”. Poi si passa a: “Tutte le cose espresse in cui si crede godono del medesimo diritto a essere rispettate nello stesso modo”. E poi, ancora: “Se tutte sono rispettabili nello stesso modo, significa che sono tutte valide, importanti e apprezzabili nello stesso modo”. Ecco, è così che, a partire dal desiderio di democratizzare il “coraggio della verità” caro a Michel Foucault e pensando di offrire a tutti il mezzo tecnologico per contribuire all’avventura della conoscenza, si è creato un parlottio globale in cui nulla autorizza più a gerarchizzare o a distinguere tra intelligenza e delirio, tra informazione e fake news, tra ricerca della verità e passione per l’ignoranza. Si tratta di un ritorno, quasi ricalcando l’eleganza greca, di quei celebri sofisti che sostenevano che quella che un tempo chiamavano “la” Verità è un’ombra indistinta in una notte in cui tutte le illusioni sono grigie. E, in questa profusione oscura e assordante in cui si sono trasformati i social network, la verità di ognuno vale quanto quella del suo vicino e ha diritto a tutti i mezzi – assolutamente tutti, fossero pure violenti e financo feroci – atti a imporre la propria legge.

E, infine, quinto. Ricordiamo tutti la struttura panoptica teorizzata per le prigioni dal filosofo utilitarista inglese del XVIII secolo Jeremy Bentham, basata su un osservatorio collocato in una torretta centrale che permetteva alle guardie di osservare senza essere viste e ai detenuti, sistemati in celle individuali poste a raggiera attorno a essa, di vivere sotto il loro sguardo. L’originalità dei social consiste nel fatto che quell’occhio non si chiude mai, sorveglia i corpi e penetra nelle anime, viola la loro interiorità rendendola evidente a chiunque e non è più l’occhio di una guardia, di un superiore, di un padrone, bensì di ciascuno di noi. La novità è che questo progetto consistente nel voler vedere tutto, sapere tutto e penetrare nello spirito e nell’intimità altrui è alla portata di qualsiasi nostro vicino in Rete. Nella misura in cui permette ai superiori di spiare i sottoposti, ma anche ai sottoposti di spiare i superiori, e indifferentemente a tutti di controllare o condannare chiunque altro, questo meccanismo neobenthamiano crea un regime politico nuovo che non si può definire né seriamente democratico né distintamente autocratico; che si sarebbe tentati di chiamare scopocratico, in ragione di questa teoria dello sguardo e del voyerismo gaudente a cui esso dà vita; e che viola una delle leggi più antiche della Storia, enunciata dai tempi dei tragici greci a Epidauro e Olimpia: “Uomini, non andate a guardare troppo da vicino – con il rischio di essere accecati o, peggio ancora, imbrattati dal loro sangue – da quel lato dello specchio che è il corpo animale dei vostri simili.” I tragici greci non avevano torto. Da questo furore scopocratico, infatti, nasce depredazione. Una rabbia accusatrice osservata di rado nella storia del genere umano. Un clima di giustizia popolare che viaggia alla velocità della luce virale di una Rete che funziona a pieno regime e crea un’umanità assetata, come gli dèi di Anatole France, non di sangue ma di chiacchiericcio. E, al termine di questa mischia – in cui a ogni istante, o quasi, un’altra testa cade nella cesta panoptica dei nuovi corvi – è in corso una guerra di tutti contro tutti, la cui ferocia nessun Hobbes ha mai immaginato.
Come uscire da questo incubo? Lo ignoro.

Traduzione di Anna Bissanti


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