Toujours Charlie. Le «J’accuse!» d’Alexis Lacroix. Comment faut-il éditer Céline ?

11JANVIERMD

Mais oui, bien sûr, #ToujoursCharlie. Parce que l’islamisme radical a déclaré la guerre au monde et que céder sur un front serait céder sur tous les autres. Parce que, sans la liberté de blasphémer, il n’y a pas d’éloge ni de pratique flatteurs de la liberté de s’exprimer et de la liberté tout court. Parce que la laïcité n’est pas, comme cela s’entend partout, et jusqu’au sommet de l’Etat, une nouvelle religion qui aurait, elle aussi, ses intégristes, mais la condition de toute religion, de toute pensée et, encore, de toute liberté. Et puis parce que je regarde enfin, en boucle, depuis dimanche, une image de Patrick Pelloux, le docteur courage, membre, à l’époque, de la rédaction de l’hebdomadaire et arrivé sur les lieux quelques minutes après le carnage – c’est une journaliste d’Europe 1 qui l’interroge et il a cette réponse bouleversante : «je n’ai pas peur, non, car je me suis fait à l’idée d’être abattu.» Résigné, alors ? Déjà vaincu ? Justement pas. Le contraire. Car éloge, aussitôt, des invincibles «valeurs de la France». Exhortation, dans la phrase suivante, à «vivre debout» face à la menace. Et preuve, s’il en était besoin, qu’il reste, en ce monde, des hommes qui, tout en chérissant la vie, tout en se battant de toutes leurs forces pour en préserver le souffle et le goût, sont prêts à la risquer, je dis bien à la risquer, pour que soit vaincue la volonté de mort de ceux qui, en face, ne reculeront devant rien pour que triomphe le nihilisme. Leçon de Charlie.

Reçu, et aussitôt lu, le «J’accuse !» d’Alexis Lacroix (Editions de l’Observatoire) que j’annonçais avant Noël et qui sonde, en profondeur, les «permanences de l’antisémitisme» en France. Enfin ! L’exacte généalogie (en gros, la scène primitive de l’affaire Dreyfus) de cet antisémitisme de gauche dont tant de commentateurs, généralement intéressés, s’obstinent à nier l’existence… L’épaisseur de l’épistémê (Jules Guesde, Auguste Chirac, Alphonse Toussenel, Gustave Tridon, tant d’autres) qui lui est un sol nourricier, un humus, et où il plonge, aujourd’hui encore, ses racines infectes… Et la divine surprise qui gagne les imbéciles et, parfois aussi, les bons esprits (Jaurès) quand ils découvrent que la vieille haine et la pulsion criminelle peuvent, en recourant à l’anticapitalisme, à la dénonciation de la haute finance ploutocratique ou, aujourd’hui, à l’antisionisme, sembler se fonder en raison et même, tant que l’on y est, en justice… L’antisémitisme n’est jamais un simple délire. Il n’est jamais si violent que lorsqu’il parvient à enchâsser ses énoncés dans une chaîne de raisons bien nouée. Et c’est pourquoi – la démonstration de Lacroix est, ici, implacable – il n’est jamais si efficace que lorsque, délaissant les argumentaires qui ne fonctionnent plus, quittant les terrains déminés de la judéophobie chrétienne ou raciste, il puise dans l’arsenal des bons sentiments de la victimologie contemporaine : l’éternelle rengaine, née avec «La France juive» d’Edouard Drumont et réactivée par l’islamogauchisme d’aujourd’hui,de la défense des «humbles», des «petits» et des «victimes du Système». Leçon d’histoire.

Alerté par Le Monde des livres de l’imminente publication, chez Gallimard, des trois pamphlets interdits de Louis-Ferdinand Céline et du grand-débat-national-et-républicain qui ne manquera pas de suivre. C’est pourtant simple. 1. Oui, bien sûr, il faut arrêter de se pincer et de se prouver, pour la millionième fois, qu’on ne rêve pas : l’auteur de «L’école des cadavres» et des «Beaux draps» fut bien un antisémite de la pire espèce. 2. Non, à l’âge d’Internet et d’Amazon (qui permet de se faire livrer, en trois jours, une mauvaise édition canadienne), la censure ne sert à rien et mieux vaut, comme chez Stendhal, «la vérité, l’âpre vérité» au voyeurisme honteux. 3. La réponse historienne, l’éternel appareil critique censé être la rédemption du texte et la solution miracle pour l’éditeur, ne sert à rien non plus : a-t-on jamais vu des annotations faire le poids face à un écrivain ? oui, Walter Benjamin sur Baudelaire – mais c’était Walter Benjamin… 4. Ces bons sentiments annotatifs, cette parole professorale qui vient se surajouter, pour la conjurer, à la parole du romancier frappé de démence, cette stratégie d’enrobement, d’accompagnement et, au fond, d’assistanat sont non seulement naïfs, mais probablement contre-productifs : leur principal message est toujours, à la fin des fins, que le lecteur est un crétin et qu’il faut, coûte que coûte, le protéger contre lui-même. 5. Ce qui, en revanche, saute aux yeux, non pas du professeur, mais du lecteur, ce que savent les amateurs de l’écrivain génial, avant guerre, du «Voyage au bout de la nuit», puis du chroniqueur incomparable, après guerre, dans «D’un château l’autre», du cauchemar et de la misère vichystes, c’est la faiblesse littéraire, entre les deux, de ces torchons écumants de haine, pleins de clichés sordides et de facilités de plume, que sont ces fameux pamphlets : et si la moins mauvaise des solutions était alors de donner à lire tout Céline, absolument tout, mais dans sa continuité ? ainsi mesurerait-on ce qui fait qu’un même homme peut être, sous la pression d’une écriture novatrice et d’une vérité courageusement affrontée, un écrivain stupéfiant puis, quand il cède sur son désir et son éthique d’artiste, un fulminateur médiocre, grotesque et criminel : leçon de ténèbres.

Bernard-Henri Lévy


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