Un dimanche matin, à Paris, avec Mikhaïl Khodorkovski (Le Point, le 1er mai 2014)

BLOC NOTES« C’est un grand honneur de vous recevoir, commence André Glucksmann qui est, avec Fanfan, sa femme, l’hôte de cette rencontre…

– Non, le coupe celui qui fut, pendant dix ans, le Masque de fer de Poutine, son plus célèbre et énigmatique prisonnier d’opinion. Le plaisir est pour moi. Vous n’imaginez pas le réconfort que c’est, quand on est au fond de l’enfer, qu’on enchaîne les grèves de la faim, de savoir qu’il y a là-bas, très loin, des intellectuels français qui ne vous oublient pas, qui vous soutiennent… »

Il n’a pas l’air d’un homme qui a traversé l’enfer. Le teint est frais. L’allure, juvénile. Avec ses cheveux drus et coupés ras, son jean, ses grosses chaussures de marche, il ressemble à un montagnard retour de randonnée. Je reprends.

« Vous connaissez la question que tout le monde s’est posée, en décembre, quand Poutine vous a libéré et que vous êtes apparu, à Berlin, si étrangement modéré, si prudent. Moi-même…

– Oui. J’ai lu votre article. Et je vous réponds volontiers.

C’est vrai que j’avais un deal avec Poutine. Mais… »

Nous nous regardons, avec André, interloqués.

« Mais le deal expire en août ! »

Puis, devant notre air, cette fois, carrément stupéfié :

« Pourquoi août ? Parce que c’est la date à laquelle il aurait dû, de toute façon, me libérer. Donc l’engagement de ne pas faire de politique et de m’occuper de mes enfants ne vaut que pendant ces mois de liberté anticipée.

Après… »

Son regard part dans le vague. Je crois y lire une nuance d’effroi ou, en tout cas, d’inquiétude. C’est comme si, soudain, il se parlait à lui-même.

« Ce régime, en principe, ne s’en prend jamais aux petits.

Mais après, quand ils grandissent… »

La phrase reste en suspens. D’un commun accord, tacite, André et moi choisissons de changer de sujet : quelle politique, après ? chef de parti ? conscience de l’opposition ? comment se voit-il ?

« Non. J’ai déjà, publiquement, répondu que non. Je ne ferai pas de politique directe. Mais attention ! »

Il lève le doigt – s’adressant à Galia Ackerman, notre amie commune, comme s’il cherchait son assentiment.

« Il y a une autre bataille, préalable à toute autre, et où, pour le coup, j’ai l’intention de m’impliquer : celle de l’émergence d’une conscience démocratique en Russie. Car je vous pose la question : à combien évaluez-vous le nombre de démocrates dans le pays ? »

Nous évoquons les très nombreux manifestants qui viennent de défiler, en plein Moscou, pour dénoncer les crimes de Poutine en Ukraine.

« D’accord. Mais prenez le plus radical d’entre eux. Discutez avec lui de ce régime dont on est tous d’accord pour dire que c’est une dictature obéissant au bon plaisir d’un homme.

Il y aura toujours un moment où il vous dira : OK, OK, mais qui à la place de Poutine ? »

Fanfan l’interrompt.

« Vous-même… On vous a prêté des propos étranges sur la Tchétchénie…

– Pas prêtés, vrais. Je les ai vraiment tenus. J’ai dit que j’étais prêt à me battre pour le Caucase du Nord, que c’est notre terre. »

Colère froide de Fanfan.

« Au risque de donner quitus à Poutine de ce qui restera comme l’un de ses plus impardonnables crimes et, en tout cas, le plus massif ? »

Et lui, pas plus embarrassé que ça, se lance dans un fumeux développement d’où il ressort qu’il a, dans sa première vie, puis dans la deuxième, celle du goulaguisé, connu des tas de Tchétchènes escrocs, voleurs de poules, etc., qui lui ont donné une bien méchante idée de leur cause.

C’est mon tour de l’interrompre.

« Quoi ? Vous, le nouveau Sakharov… Cet exemple de résistance et de courage… Comment pouvez-vous vous abaisser à des considérations pareilles ? »

Il hoche la tête. Air de l’homme qui ne nous contrariera pas, mais que nous ne ferons pas changer d’avis. Et nous passons à l’Ukraine, d’où il revient, où il repart et où il est question que nous retournions ensemble : les intentions de Poutine, ce dimanche matin de mars, ne sont pas encore très claires et nombreux sont ceux qui pensent qu’il s’arrêtera à la Crimée.

« Vous avez rencontré, lui dis-je, tous les candidats à la présidentielle.

Lequel vous semble le mieux armé pour faire barrage à un Anschluss poutinien ? »

Il biaise de nouveau. Ou peut-être, au contraire, va-t-il droit à l’essentiel.

« Le vrai plan du Kremlin, c’est empêcher l’élection ou, s’il ne peut pas l’empêcher, la frapper de discrédit, pointer ou fabriquer des irrégularités, la corrompre. Et face à ça… »

Il esquisse un sourire malicieux.

« La seule réponse, face à ça, c’est que tous les candidats soient effectivement irréprochables. Et, pour qu’ils le soient, le seul et unique moyen, c’est… J’hésite à vous le dire… Je ne sais pas si c’est, pour vous, Français, politiquement très correct… »

Et, comme André le presse :

« Ma proposition, c’est de mettre les candidats et, au-delà des candidats, les puissants sous surveillance. Tous. Je sais de quoi je parle. J’en ai fait, des bêtises, dans ma vie de grand oligarque ! Eh bien, si j’avais été sous surveillance, si j’avais eu, au su de tous, et de mon plein gré, le FBI aux basques, ou n’importe quelle agence du même tonneau, j’aurais fait plus attention, mon destin en aurait été changé et peut-être, qui sait, celui
de la Russie. »

Le sourire se transforme en un grand éclat de rire. Ce sera son dernier mot.

Bernard-Henri Lévy


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