Un taxi pour Benghazi (Le Monde, 6 avril 2011)

Logo Le Monde 2Mais quelle est cette étrange relation qui unit Nicolas Sarkozy à Bernard-Henri Lévy ? Quel est ce philosophe qui se croit autorisé, de Benghazi, à passer un coup de fil au président français pour lui suggérer fermement d’entrer en guerre avec la Libye ? Depuis quelques jours, les journalistes anglo-saxons s’en donnent à coeur joie. « Sarkozy’s war » (« La guerre de Sarkozy ») titre cette semaine l’hebdomadaire américain Newsweek. En couverture, on voit le président français, à sa descente d’avion, acclamé par ce qui pourrait être une foule libyenne. A l’intérieur, cinq pages, avec cette question : pourquoi Sarkozy s’en est allé à la guerre ?

Deux photos se font face : le chef de l’Etat français et Bernard-Henri Lévy (membre du conseil de surveillance du Groupe Le Monde). Le président et le philosophe. Dans son article, Christopher Dickey tente de comprendre comment le philosophe « le plus controversé de France » a fini par convaincre Nicolas Sarkozy de s’engager dans un conflit armé. De l’hôtel Raphaël au Lutétia en passant par le Bristol, les lieux parisiens fréquentés par ces deux personnages sont scrutés. L’histoire de leur amitié également, qui remonte à 1983, au temps où les deux hommes partaient en vacances ensemble, à l’Alpe-d’Huez, à Beaulieu et à Antibes. Cherchant à dénouer les ressorts de cette étrange relation, le journaliste rappelle qu’en 2007 Bernard-Henri Lévy appela à voter pour Ségolène Royal, contre Nicolas Sarkozy. De ce dernier, Yasmina Reza, qui l’a approché tout au long de la campagne présidentielle avant d’écrire L’aube le soir ou la nuit (Flammarion), explique : « Il est tout ce que les gens disent de lui – imprévisible, impulsif – et, dans le même temps, il est tout le contraire. »

S’agissant de BHL, une anecdote savoureuse est racontée dans le Times de Londres. Observant que notre philosophe avait joué les intermédiaires entre les dirigeants du Conseil national de transition libyen et le président Sarkozy, le journaliste Ben Macintyre s’est souvenu du jour où BHL lui avait « volé » son taxi. Notre confrère faisait la queue patiemment, sous la pluie, à une station de la rive gauche, quand Bernard-Henri Lévy surgit d’un restaurant voisin, bras dessus, bras dessous avec Umberto Eco. Un taxi arrive. BHL et son compagnon doublent tranquillement la file et s’engouffrent dans le véhicule. « Personne n’a émis la moindre objection à ce flagrant resquillage, écrit Macintyre. C’était là une parfaite illustration du statut unique dont jouissent les intellectuels en France. Loin d’être confiné dans sa tour d’ivoire, l’intello français peut aller où il veut, créer la controverse, offenser qui il veut sans se soucier du qu’en-dira-t-on. » Reconnaissant à BHL le fait d’avoir poussé « la France et la communauté internationale à défendre une position juste », il ajoute : « Avec un peu de temps et de réflexion, il aurait aussi pu comprendre l’importance morale de rester à sa place dans la file d’attente des taxis. »

Franck Nouchi (Chronique)


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