Valls et le grand cadavre à la renverse, par Bernard-Henri Lévy

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Retour de Mossoul.
Et rentrée, comme toujours un peu difficile, dans cette atmosphère nationale bizarre, marquée par tant d’événements imprévus.
Le dernier en date est la déclaration de candidature de Manuel Valls.
Lorsque j’apprends cela, à ma descente d’avion, mon premier réflexe est de me réjouir.
Et, compte tenu du coup de théâtre que vient d’être l’abdication d’un président qui a eu, à mes yeux, le triple mérite de tenir tête à la Russie en Ukraine, de tenir bon sur la Syrie en dépit de la forfaiture d’Obama et de n’avoir pas cédé un pouce de terrain militaire et idéologique aux islamistes en France et dans le monde, je me dis qu’il n’y avait pas mieux que son ancien Premier ministre pour, à l’heure où le bloc Poutine avance ses pions sur le reste de l’échiquier, défendre, illustrer et faire prospérer ce bilan.

D’où vient, alors, ma gêne pendant le discours d’annonce à Evry?

Et pourquoi ce sentiment diffus dans l’opinion d’une entrée en campagne moins éclatante que prévu ?

Le « tout-sauf-Valls », naturellement, qui produit ses premiers ravages.

Ce lâcher de chiens contre un homme que seule sa position institutionnelle a protégé jusqu’à présent et dont on a le sentiment, soudain, que nulle bassesse ne lui sera plus épargnée.

Et puis ce cirque auquel se réduit, de plus en plus, notre vie politique et où le jeu favori semble être de voir les champions rossés par des showcrates minables, en quête de leur quart d’heure de célébrité et en train de faire du droit à la primaire un appendice à la liberté d’expression.

Mais il y a, hélas, autre chose.

Et je ne parviens pas à m’ôter de l’idée que l’intéressé lui- même a commis, dans sa façon de se déclarer, une erreur.

Cette primaire est un scrutin à deux tours.

Ce qui veut dire qu’il sera toujours temps pour lui, au second tour, de tendre la main à ses rivaux et de nouer les compromis qui sont le souffle même de la vie démocratique.

Mais ce qui veut dire aussi que tout le difficile exercice du premier tour est de ne pas encore composer, de ne pas encore gommer les angles et les motifs de différends et, sans fermer la porte, bien sûr, aux inévitables rapprochements, d’aller à la bataille sous l’étendard qui est le sien et auquel on fera en sorte que se rallie, nonobstant les frontières entre les factions et même les partis, le plus grand nombre de votants.

Valls est l’homme qui a dit – et il a eu raison – qu’il y a risque, quand on « explique » le fascisme en général et le djihadisme en particulier, de commencer de l’« excuser ».

Il est l’un des rares à n’avoir – c’est sa dignité – jamais démordu de l’idée qu’entre la gauche attachée aux droits de l’homme et à la lutte contre toutes les dictatures et celle qui, face à elle, trouve des vertus à Castro, justifie les violations du droit quand elles sont le fait d’un pouvoir commodément rangé dans le camp « anti-impérialiste » ou pense qu’il y a des lieux du monde où l’abaissement des femmes, par exemple, fait partie du paysage et de la culture, il y a une querelle irréconciliable que seule une franche défaite de la vieille gauche pourra commencer d’arbitrer.

Il est le premier haut responsable socialiste, enfin, à avoir eu le courage de rappeler, il y a dix ans déjà, qu’il y a une histoire, non seulement des idées, mais des mots de la politique, et que ce mot de socialisme, ce mot qui a servi à Staline en même temps qu’à Jaurès et à Blum, ce mot qui, comme le notait déjà Camus, est une brûlure à même la chair de la moitié de l’humanité, est un mot trop ambigu, et grevé de trop de douleurs, pour que l’on ne songe pas à en changer.

Que M. Valls pense cela, nul votant à la primaire ne pourra l’ignorer.

Qu’il soit l’un des seuls sociaux-démocrates capables de produire une parole réconciliant les trois signifiants de la devise républicaine, qu’il soit l’un des seuls à savoir dire qu’on peut être attaché à la liberté sans faire son deuil de l’égalité ou avoir à l’esprit l’égalité sans faire du libéralisme une insulte ou un gros mot, qu’il soit celui qui, depuis des années, tente de penser ensemble l’héritage des luttes sociales et celui du combat pour les droits de l’homme, ou la mémoire anticoloniale avec celle de l’antitotalitarisme, c’est le crime que lui impute la gauche radicale, mais c’est aussi l’honneur, le très grand honneur, qu’un nombre inconnu mais considérable de Français sont disposés à lui reconnaître.

Si bien que sa seule chance de créer l’événement et de faire que les électeurs s’intéressent assez à cette primaire pour la transformer, comme à droite, en un plébiscite républicain, sa seule possibilité, surtout, de faire tourner l’événement à son avantage en sautant hors du rang des fossoyeurs de sa famille idéologique et en renouant donc, pour de bon, avec la modernité n’est pas de se banaliser, d’édulcorer son message et d’être l’énième cacique à lancer l’appel incantatoire à une unité factice et vide, mais de marquer fièrement sa singularité et, ce faisant, de compter les siens.

Il perd ? Il prend date.

Il gagne ? Il crée, en enjambant la dépouille de ces grands cadavres à la renverse que sont les partis traditionnels, un élan autour de ses idées qui seront peut-être, en mai, celles de la France.

C’est la seule voie.
Elle est étroite, mais elle existe.
Car nous ne sommes toujours pas sortis du théorème énoncé, au lendemain d’une très ancienne et très belle révolte antiautoritaire, par un certain Maurice Clavel : « Il n’y a qu’une manière de vaincre la droite – c’est, d’abord, de briser la gauche. »

Il est temps.


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