Vingt-quatre heures en Haïti. Le cochon de Villepin. A gauche, la boutique contre l’éthique ? (Le Point, le 25 février 2010)

vingt quatre heures en HaïtiHaïti méritait mieux que ces quatre heures, montre en main, qu’aura duré la visite de Nicolas Sarkozy. On songe à George Bush survolant New Orleans, au lendemain de l’ouragan Katrina, à bord de son Air Force 1. Et on regrette le coup d’éclat, le symbole, le grand ou même le petit geste, une nuit par exemple, une simple nuit passée sur la terre haïtienne sinistrée, une visite à Jacmel, 20 kilomètres après Port-au-Prince, où la dévastation est totale et où les secours n’arrivent pas encore. On regrette cela, oui. On rêve de l’écho que ce geste aurait eu. On imagine le réconfort que c’eût été pour un peuple qui a tout perdu, tout, sauf les yeux pour pleurer et la mémoire de cette longue histoire douloureuse, compliquée, paradoxale, qu’est l’histoire des relations de son pays avec la France et qu’a évoquée le président René Préval. Au lieu de quoi, donc, ces quatre heures (moins qu’en Martinique et en Guadeloupe). Au lieu de quoi, ce tremblement de l’air autour de l’hélico présidentiel répondant à un tremblement de terre sans précédent depuis longtemps (il ne faut pas se lasser de le rappeler et de tenter de donner aux chiffres tout leur poids de chair suppliciée : 217 000 morts, 217 000, et 1 million de sans-abri). Au lieu de quoi, l’amertume, la déception et, pour la première, oui, la première, c’est incroyable mais c’est ainsi, pour la toute première visite d’un président français depuis l’indépendance de l’île, ce pénible sentiment d’un beau rendez-vous manqué. Entre l’ambassade, le lycée français – et, il est vrai, quelques minutes au Champ-de-Mars qui est le jardin public où, au centre le la ville, s’entassent des sans abri – c’est à se demander si le président a seulement quitté la France.

Ce n’était pas la peine de se jucher sur les épaules de Lautréamont et de Rimbaud, de la jouer amateur de poésie et poète soi-même, de faire dans le panache, l’envolée lyrique, le grand style, pour finir avec une charlotte sur la tête et, dans les bras, un petit cochon dont on demande, avec un rire gras, à une assistance non moins hilare : « il vous rappelle quelqu’un, hein ? » avant d’ajouter : « moi aussi ! » – puis, afin que les choses soient claires et que l’on n’aille pas croire à un lapsus : « il a parfaitement compris [le petit cochon] qu’il est entré dans l’Histoire grâce à vous ! ». Car Dominique de Villepin a beau dire. Il a beau, depuis la diffusion de ces images, assurer qu’il ne pensait pas à X mais à Y. Quelle que soit la personne à qui il pensait, le propos est inacceptable. Que l’on songe à Nicolas, à Christian, à Tartempion, on ne compare jamais, par principe, un homme à un cochon. Le cochon étant, dans quasi toutes les cultures du monde (y compris dans les cultures chrétiennes où il est, qu’on le veuille ou non, comme l’envers sombre de l’agneau) cette « bête singulière » dont parlait, il y a quinze ans, dans un beau livre paru chez Gallimard, Claudine Fabre-Vassas et qui dit le mélange de la saleté et de l’impureté, cette comparaison est, de toute façon, une infamie. On dira que l’image du croc de boucher n’était déjà, dans le genre, pas très brillante. C’est vrai. Sauf que répondre à ceci par cela, c’est monter d’un cran dans l’obscénité. Etrange, ce retour, en politique, du discours animalier. Inquiétante, ce nouveau goût, de l’ultragauche (les « rats » d’Alain Badiou) à la droite bonapartiste (le « cochon » de Villepin), d’animaliser l’adversaire. Et symptomatique – pour ne pas dire plus – que Nicolas Sarkozy soit, chaque fois, le premier visé.

Et puis l’affaire Frêche… On hésite à revenir sur l’affaire Frêche, tant le personnage excelle à retourner en sa faveur l’indignation que suscitent ses propos. Mais, quand le maire de Lyon va, en grand équipage, lui rendre visite en sa bonne ville de Montpellier, quand Vincent Peillon déclare que ce délicat personnage reste, à ses yeux, un humaniste, quand un responsable de la qualité de Pierre Moscovici renchérit qu’à choisir, au deuxième tour, entre lui, Frêche, et le candidat d’une droite libérale dont il est, précisément, par ces propos même, en train de renforcer les chances, c’est Frêche qu’il choisirait, il est difficile de ne pas conclure qu’on assiste à une identique perte de repères. J’ignore – et je m’en moque – si M. Frêche est ou n’est pas raciste. Mais il crève les yeux que traiter deux harkis de sous-hommes, évoquer la tronche pas catholique de Fabius ou déplorer le nombre de Blacks dans l’équipe de France de football relève d’une rhétorique que l’on ne saurait, sans insulter l’esprit d’une région entière, réduire au « franc-parler » d’un Languedocien haut en couleur et pittoresque. Martine Aubry a su trouver les mots qui convenaient pour se dissocier – enfin ! – de ce lepénisme rose. Mais combien seront-ils à louvoyer ? A considérer que la vertu n’a qu’un temps ou, plus exactement, qu’un tour ? A jouer la boutique contre l’éthique et, au nom du respect dû au parler cru du peuple des bistrots, les manœuvres d’appareil contre les valeurs dont ils ont la charge ? Il a bon dos, le « parler cru ». Et la vérité est qu’à force de répéter en boucle, comme des perroquets, « mort à la langue de bois ! mort à la langue de bois ! » on est en train de faire sortir du bois toute une fange que la parole publique se doit, précisément, de contenir. A gauche autant qu’à droite, c’est de la noblesse de la politique qu’il s’agit là. Et d’une noblesse qui, comme toujours, commence avec la noblesse, ou non, des mots.

Bernard-Henri Lévy


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