Pour qui a l’âge d’avoir vécu les deux événements, le rapprochement s’impose : cette entrée de Simone Veil au Panthéon, c’était un peu l’inverse de celle de François Mitterrand, errant, seul parmi les tombes, infiniment grave, au lendemain de son élection, il y a presque quarante ans. 

Est-ce la jeunesse du président d’aujourd’hui ? 

Son lyrisme prudent, aux périodes virgiliennes, qu’une nuance d’émotion faisait parfois trembler ? 

Est-ce cet air de dimanche saint, avec la chaleur de Paris qui donnait des éclats d’or aux casques de la garde ? 

Ce bleu Schuman, ou Monnet, ou Beethoven, est-ce ce bleu roi qui dévalait en cascade jusqu’à la foule et que l’œil, comme par mirage, ne pouvait s’empêcher de consteller douze fois ? 

Est-ce ce « Merci Simone » qui avait fleuri sur les murs de Paris et qui disait l’humble, naïve mais intense dévotion républicaine pour une madone moderne ? 

L’épisode 1981, qui célébrait une belle victoire, avait quelque chose de sépulcral et laissait un goût de cendre. 

Il y avait dans celui-ci, voué à une défunte, un parfum d’espérance et de vie paradoxale. 

Emmanuel Macron a bien dit le sens de ce moment. 

Il a bien souligné que c’est la première fois que, sous le discret rappel du kaddish que la rescapée d’Auschwitz avait souhaité sur sa première tombe, la Shoah entrait au cœur vivant de la mémoire française : comme si devait être enterrée là, entre Jaurès et Voltaire, parmi les masques illustres et les mains jointes des rois de l’esprit, la part atroce d’une nation qui faisait définitivement sienne – et comment le dire mieux ? – cette nuit de la France. 

Il a bien rappelé que, si ce n’est pas la première fois que « la patrie reconnaissante » constate, en y accueillant une grande femme, l’incongruité de l’adresse aux « grands hommes » gravée dans le marbre du lieu, c’est aujourd’hui seulement qu’une entrée de plein droit terrasse les derniers préjugés : si je puis monter à l’échafaud, pourquoi pas à la tribune, disait la Déclaration des droits de la femme d’Olympe de Gouges ? et c’est vrai que tant de femmes ont eu droit, jusqu’à la loi Veil, au supplice et à la honte ! et si peu aux lauriers de colonnade de ce temple de l’héroïsme français ! les voilà rachetées, songeait-on, par une rescapée des camps qui semblait la métamorphose aux yeux d’agate de cet héroïsme premier qui fut celui d’Antigone face à Créon. 

Et puis le président a su dire comment cette volonté de célébrer un destin européen à l’heure où des matamores refusent l’accueil d’un simple esquif de réfugiés aux rives d’un continent fondé, dit la légende, par Enée, le héros par excellence de ceux qui fuient les guerres à la semelle de leurs tourments, était une digue dressée contre les vents mauvais qui, à nouveau, se lèvent : Joris Ivens, l’époux de Marceline Loridan-Ivens, amie et compagne de déportation de Simone Veil, n’explique-t-il pas, dans « Une histoire du vent », que presque rien ne peut arrêter un vent mauvais qui enfle ? la première présidente du Parlement européen, avec son passé de souffrance et de résistance, avec son amour conjoint de la France et de l’Europe, était-elle l’un de ces presque rien ? 

Entre ici, Simone Veil, semblait dire le peuple de Paris qui escortait le catafalque. 

Entre ici, Simone Jacob, a précisé le président en un écho obscur à la célébration du Nom prônée par les Sages d’Israël. 

Entre dans cette crypte où tu côtoieras des Justes qui n’ont pas pu sauver ta mère mais qui ont sauvé tant d’autres vies qu’ils ont mérité de s’inscrire, avant toi, comme toi, dans l’histoire de la grandeur française. 

Eh bien, rarement ce drôle de lieu, « surgi là-bas comme un scaphandre », moqué par Aragon dans ses « Poèmes d’outre-tombe », aura semblé si inspiré qu’aujourd’hui. 

Rarement ce projet étrange de rassembler ses morts dans un musée imaginaire et une basilique laïque, jamais ce Saint-Denis pour temps désenchantés qu’on visite du même œil et au même pas que les Arts et Métiers ou l’Opéra Garnier, n’a paru si plein d’âme et de sens. 

Une entrée au Panthéon, jusqu’ici, c’était, au pire, une addition protocolaire aux hommages officiels ; au mieux, un rite quasi païen que le souffle de Malraux semblait avoir définitivement revêtu de ténèbres ; l’entrée de Simone Veil sous cette coupole de la rue Soufflot fut un moment lumineux de la vie de la Cité – un moment politique à part entière, dans ce que le mot a de meilleur ; un de ces moments de fraternité où la République communie dans l’admiration de ses figures tutélaires et tente d’en partager la puissance d’âme et de pureté. 

Simone Veil, désormais, repose parmi les siens. 

Antoine, bien sûr, son mari, qui lui redonna le goût de vivre : à croire que c’est à elle, maintenant, de le retenir et emmener dans la nuit des morts, comme le chapitre final d’une geste d’amour courtois. 

Mais aussi les noms de l’humble ou sonore grandeur française qu’elle a ainsi rejoints – à commencer, autour de leurs deux cercueils inséparés, par ces quatre mousquetaires que sont Moulin, Cassin, Monnet et, bien sûr, Malraux : ils seront, pour l’éternité, les chevaliers-gisants d’une petite fille juive devenue, pour nos générations et les suivantes, l’incarnation d’une certaine idée du courage. 

Tombait, en ce beau dimanche d’été, depuis les ogives et les voix d’anges du Panthéon, une sarabande cristalline de Bach qui pétrifia ceux qui l’écoutèrent. 

Il reste, dans l’air parfois irrespirable d’une époque hantée par le retour de ses terribles fantômes, un parfum de sainteté profane qui – ultime prodige de Simone Veil – oblige ceux qui furent les témoins ou, à plus forte raison, les acteurs de cette page d’histoire de France.