Outre l’inestimable mérite d’avoir signifié à Maître Poutine et à son valet Assad que tout n’est pas permis à un dictateur en guerre contre son peuple, outre celui d’avoir offert ne serait-ce qu’un répit aux enfants survivants de la Ghouta, les frappes de samedi ont aussi eu pour vertu de fonctionner comme un thermomètre du niveau de bassesse morale atteint par une partie de notre classe politique.

« Irresponsable », ont grondé, d’une seule voix, les Le Pen, Mélenchon et autres Wauquiez qui n’avaient pas eu l’air de trouver aussi « irresponsable » le massacre au gaz, la semaine précédente, de plusieurs dizaines de civils syriens.

« Escalade », a renchéri, bouche pincée et mépris aux lèvres, notre Danton nain, je parle, bien sûr, de M. Mélenchon… « Attention à l’escalade », a menacé ce défenseur du Peuple pour qui le peuple s’arrête à Vintimille et que le malheur ne révolte que s’il est aux couleurs de la France… Attention à cette « zone de tous les dangers », à cette « poudrière », que la moindre erreur peut déstabiliser : comme si 500 000 morts n’étaient pas déjà une déstabilisation ! comme s’il pouvait y avoir tellement pire, dans le genre, qu’un pays vidé, il faudrait dire vidangé, de ses habitants venant chercher refuge, par millions, dans les pays voisins et en Europe !

Et si Poutine se fâchait, s’est-il encore inquiété depuis son gentil meeting marseillais que le bruit fait par l’opération alliée a – il faut se mettre à sa place – forcément dû perturber ? Et si le nouveau tsar n’avait pas été ce dirigeant aux nerfs d’acier qu’il adjure, lui, petit Jean-Luc, de bien garder son calme et d’opposer aux aviateurs français son légendaire esprit de mesure ? Merci, monsieur l’Insoumis…

Et l’armée de Bachar, a-t-on repris, à l’unisson, côté Front national ? Est-ce que ça se fait d’aller, comme ça, tranquillement, bombarder des gentils silos qui ne nous ont rien fait et qui appartiennent à un pays souverain ? On observera, là encore, qu’on s’est fait nettement moins de souci pour les enfants gazés que pour les hangars innocents d’où sont partis, sans mandat, les gaz qui les ont tués.

Le mandat ! On aurait eu la criminelle audace de ne pas s’incliner devant le 12e veto respectueusement opposé par Poutine, dans la très respectable enceinte du Conseil de sécurité, à ceux qui commençaient de trouver embarrassant ce énième carnage de masse ! Je ne suis pas sûr d’être d’humeur à opposer à ces tartufes la page hilarante où Voltaire, dans « Candide », évoque « ce village abare » qui « avait été brûlé par les Bulgares, selon les lois du droit public ». Mais je leur rappellerai, en revanche, que c’est lui, Poutine, qui, par ce nouveau veto, violait pour la énième fois le droit international. Et il le violait, au moins, à deux titres : celui de la responsabilité de protéger, inscrite dans le marbre des Nations unies et qu’elles ont obligation d’appliquer – et celui de l’interdiction des armes chimiques, ratifiée par la quasi-totalité des nations et qu’elles ont également le devoir, non seulement moral, mais légal de faire respecter.

Il y eut encore ceux qui soupçonnèrent, dans la mousse aux lèvres des petites victimes, l’effet de quelque indigestion.

Les preuves alors, renchérissent les mêmes ? Avions-nous bien toutes les preuves que c’est des lignes syriennes que sont parties les armes interdites ? Il est vrai que les services de renseignement français, britanniques et américains n’ont pas remis leurs preuves à ces légistes émérites pour qu’ils aillent les brandir à la télé. Mais les sept ans de cette guerre atroce, dûment documentée, ne sont-ils pas déjà des preuves ? Ni la centaine d’attaques chimiques, répertoriées par les ONG présentes sur le terrain, et sur lesquelles la communauté internationale avait, à ce jour, fermé les yeux ?

Quid, dès lors, du terrorisme ? Avons-nous bien pesé tous les risques de représailles terroristes que vont déchaîner ces frappes « précipitées » et « à la remorque » du « bellicisme trumpien » ? Passons sur la « remorque » et son parfum d’antiaméricanisme décidément indécrottable. Et passons sur ce que l’on commence à savoir du rôle moteur qu’a, en réalité, joué la France dans la conduite de l’opération. L’argument est intéressant. Car il confirme que Bachar, loin, comme ces gens nous le serinaient jusqu’à présent, d’être un « rempart » au terrorisme, en est bel et bien l’un des pourvoyeurs.

Il y eut encore ceux qui soupçonnèrent, dans la mousse aux lèvres des petites victimes, l’effet de quelque indigestion.

Ou ceux qui, sachant reconnaître un islamiste dès l’âge de 5 ans, se sont inquiétés de ce que l’armée française ait pu sauver de futurs revenants.

Ou ceux qui, comme M. Retailleau, usèrent de l’inusable « Ajouter la guerre à la guerre n’a jamais fait avancer la paix » : à cet ancien du Puy du Fou, droit dans ses valeurs vieille France et évangéliques comme une duègne dans son collet monté, on fera remarquer que sa « paix » n’a pas le parfum, hélas, du Cadre noir de Saumur ; ni du « je ne suis pas venu apporter la paix, mais la guerre » d’un certain Jésus de Nazareth qui savait, lui, que l’idée d’humanité ne se vend pas comme un plat de lentilles au premier assassin venu ; elle a l’odeur du soulagement moite d’un Chamberlain s’épongeant le front à Munich.

J’ai un peu de mal, en vérité, à appeler ces gens des pacifistes. Car les grands noms du pacifisme, les Romain Rolland, les Stefan Zweig, ces hommes qui avaient la hantise de l’homme et de sa dignité, avaient, même quand ils se trompaient, une autre hauteur de vues.

Je pense plutôt à cette plante de la famille des passifloracées, remarquable par sa couleur mais surtout par ses effets abrutissants, réducteurs de tension et d’émotion, qui prolongent le sommeil et qu’on appelle la passiflore – et je les appelle, donc, des passifistes.


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