FRANÇOIS VEY : Que faites-vous à gauche, vous que beaucoup décrivaient comme « sarko-compatible » ?

BERNARD-HENRI LÉVY : Ce que je fais ? Eh bien, ce que j’ai toujours fait depuis trente ans : à savoir critiquer la gauche depuis la gauche, dénoncer ses mauvais démons, l’encourager à les conjurer, l’aider à se poser les questions qu’elle ne veut apparemment pas se poser. Quant à ma « sarko-compatibilité », il faut distinguer. Il y a l’homme, que je connais et pour lequel j’ai de la sympathie. Mais il y a les idées : et là, ça ne va plus – je viens encore de le vérifier avec l’affaire des tests ADN et de l’exclusion des immigrés de l’hébergement d’urgence.

Dans votre livre, vous dressez de la gauche un tableau presque terrifiant…

C’est la réalité… Comme en 1960, quand Sartre, dans sa préface à Aden Arabie parlait déjà de la gauche comme d’un « grand cadavre à la renverse ». Comme en 1977, quand j’ai publié La Barbarie à visage humain. Mais, vous savez, on peut être de la famille, et décrire sans complaisance l’état d’abaissement où elle se trouve. C’est mon cas. Comme Camus, je suis né à gauche, et je mourrai sans doute à gauche. Mais non sans lui avoir dit et répété, ma vie durant, quand et pourquoi, à mon sens, elle se déshonore.

A vous lire, on a le sentiment que la situation de la gauche s’est extraordinairement dégradée, et que la présidentielle en a été le révélateur.

J’ai fait un livre d’idées. Pas un livre sur la présidentielle. La thèse de mon livre est que la gauche française a connu ses heures de gloire mais aussi ses heures sombres. Exemple d’heures sombres : la tentation totalitaire qui émanait de l’extrême gauche et qui, pendant des décennies, pesa comme une sorte de sortilège sur la gauche de gouvernement. Je parle au passé. Car l’une des thèses du livre est, aussi, que cette tentation totalitaire (le communisme, le désir de révolution, le refus du réel) a été, grosso modo, conjuré sur une séquence de temps qui commence avec 1968 et s’achève, en 1976, avec le génocide cambodgien. Tout le monde comprend, à ce moment-là, que la radicalité révolutionnaire est une impasse et une tragédie. La gauche fait, alors, une sorte de Bad Godesberg honteux, non-dit et qui prétend jeter aux oubliettes toutes les séquelles du vieux totalitarisme rouge.

Et ce n’était pas le cas ?

Oui et non. Car, à force de rester dans le non-dit, à force de ne pas assumer ce qu’elle est, à savoir une gauche de gouvernement, responsable, moderne, libérale, compatible avec l’économie de marché, la gauche s’est laissé gagner par une nouvelle tentation totalitaire, insidieuse, terrible, et dont je fais le procès. Car, pour un intellectuel, il y a deux attitudes possibles, n’est-ce pas ? Soit dire : « c’est ma famille et, à sa famille, on dit la vérité, toute la vérité, et jusqu’à son dernier souffle ». Soit, et c’est l’attitude d’un Camus à la fin de sa vie, ou, aujourd’hui, de mes amis Glucksmann ou Kouchner : « marre, ras le bol, quarante ans que ça dure, ces gens sont décidément inguérissables, vestiaire, addition, merci ! »… Cette tentation de la lassitude, je peux la comprendre. Elle n’est pas basse. Mais ce n’est pas la mienne. Ma position, moi, c’est de dire qu’il n’y a aucune raison de laisser les clés de la maison de la Gauche à des connards qui passent juste d’une tentation totalitaire à une autre.

Et qui peut la sauver, cette gauche mal en point ?

Il n’y a pas d’homme, ni de femme, providentiels. L’ancienne tentation totalitaire a mis soixante ans à se dissoudre. La nouvelle, celle que je dépeins dans le livre, mettra aussi un certain temps. Qui prouvera à la gauche que son antilibéralisme, sa haine de l’Europe, son antiaméricanisme, sa complaisance vis-à-vis d’un certain islamisme, sa timidité sur les valeurs de laïcité, sont porteurs de mort et d’échec ? Je ne sais pas.

Pendant la présidentielle, n’y a-t-il pas eu des tentatives de la part de Ségolène Royal ?

Si, bien sûr. Cette élection a été le théâtre de deux choses. D’abord, le vrai Bad Godesberg a eu lieu à ce moment-là, et c’est Ségolène Royal qui l’a porté. Pour la première fois, un candidat socialiste à la présidentielle a affirmé qu’il fallait arrêter avec l’idée d’une grande famille dont Besancenot et Jacques Delors seraient les deux ailes. Devant les caméras de télévision, elle a déclaré qu’elle se sentait plus proche de François Bayrou que d’Arlette Laguiller ou de Marie- George Buffet. C’est une date. C’est de ses vrais grands mérites. Et c’est l’une des raisons qui font que je l’ai soutenue. Elle l’a dit tard ? D’accord. J’admets volontiers qu’il y a eu un conflit, dans son discours, entre cette gauche moderne et l’autre, la gauche souverainiste, chauvine, réac, dont je fais le procès dans livre et qui a eu, pour moi, le visage de Chevènement – ce maurrassien de gauche, ce soi-disant homme de gauche qui fut un des suppôts de Saddam Hussein et dont maintes positions sont assez indiscernables de celles de l’extrême droite. Bon. Je dis juste que ce conflit, elle l’a plutôt arbitré dans le bon sens. Et, sur l’affaire, en particulier, de l’alliance avec le centre, je vous donne une information : je crois que, dès le premier jour, je dis bien le premier jour, Royal savait que cette alliance était la seule solution et que la stratégie dite d’union de la gauche était morte.

Avez-vous cru en Ségolène Royal ?

Quelle question ! Bien sûr que j’y ai cru ! Et je crois toujours à sa compétence. Je crois toujours qu’elle a la stature pour le job. Et je suis indigné du traitement dont elle est l’objet de la part de ses plus proches camarades.

Dans quelle lignée l’inscrivez-vous ? Celle des Mendès, de Rocard, de Delors ?

Plutôt, oui.

Pour se redonner un avenir, la gauche doit-elle s’amputer ?

Le mot n’est pas sympathique. Mais oui, on peut dire ça. Mettre dehors, d’un côté, les néoradicaux qui n’ont toujours pas compris, par exemple, que Che Guevara était un assassin. Et se séparer, de l’autre, de cette gauche droitière, voire extrême-droitière, qui fustige le libéralisme, l’Europe, la gauche dite américaine, etc. A tout prendre, je vais vous dire : je préfère la gauche américaine à la gauche souverainiste. Elle au moins a le courage de se dire « libérale ». Elle au moins ne considère pas le mot même de libéral comme un gros mot et une insulte. Que Chevènement aille au diable avec ses fantasmes maurrassiens ! Et José Bové quand il dit que les attentats antisémites à Paris sont le fait du Mossad ! Et cette part des altermondialistes qui sont prêts, par « antilibéralisme », à jeter par-dessus bord la moitié de la mémoire ouvrière : Gavroche, Delacroix, le peuple de Paris sur les barricades de 1848, etc… La gauche doit se décomplexer. Elle doit rompre avec les vieilles chimères.

Est-elle prête à entendre ce discours ?

J’espère. Mais il faut, pour cela, se mettre au travail. Et le faire d’une manière qui ne soit pas de pure incantation. Cette affaire de libéralisme, par exemple : j’attends le responsable socialiste qui produira un texte, un seul, qui, au lieu de tout brader, expliquerait la différence entre le « mauvais » et le « bon » libéralisme, celui qui produit les délits d’initiés et celui qui les empêche, celui qui signifie la loi de la jungle et celui qui signifie la liberté. Même chose sur l’Amérique…

Sur les États-Unis, vous êtes en phase avec Nicolas Sarkozy…

Sur la détestation de l’antiaméricanisme, sûrement. Pour le reste… Je pense probablement plus de mal que lui de Bush. C’est l’un des pires présidents que les États-Unis aient eu.

Comprenez-vous les socialistes qui ont rejoint Nicolas Sarkozy ?

Certains – je pense à Bernard Kouchner – sont des amis. Et je ne mets pas une seconde en cause leur sincérité quand ils disent qu’ils ont fait cela parce qu’ils voulaient être utiles, faire avancer les choses, etc. Deux questions, simplement. La première : est-ce qu’ils n’étaient pas plus utiles dehors que dedans ? est-ce que la grande gueule de Kouchner n’a pas manqué quand il s’est agi de dire notre horreur face à la persécution des hommes de prière en Birmanie ? et celle de Fadela Amara pour dénoncer la saloperie de cette affaire de tests ADN ? Et puis, deuxième question : qu’est-ce que ça fait de siéger, tous les mercredis, aux côtés d’un ministre, Brice Hortefeux, qui convoque en catimini les préfets pour leur demander de « faire du chiffre » avec les sans-papiers ? comment mes amis peuvent-ils accepter cette série de signes adressés à ce gros monstre endormi qu’est l’électorat du Front national ?

Mais Sarkozy n’a-t-il pas réussi à « réduire » le FN, comme Mitterrand naguère l’avait fait avec le PC ?

Oui, c’est vrai. Il leur a donné, comme Mitterrand aux communistes, une sorte de baiser de la mort. Mais, d’abord, est-ce que ça suffira ? est-ce que, dans le cas de Mitterrand, il n’y a pas surtout eu tout le mouvement de l’Histoire, des idées, etc., qui est venu en renfort ? Et puis, ensuite, est-ce que Sarkozy n’en a pas trop fait ? est-ce qu’il n’a pas ouvert des vannes qu’il a du mal, aujourd’hui, à refermer ? la part de moi-même qui a de l’amitié pour lui, et qui le connaît bien, sait qu’il est, à titre personnel, insoupçonnable de racisme et de tout ça – mais est-ce qu’il saura arrêter la machine infernale qu’il a mise en marche dans certains de ses discours de campagne ? Je ne sais pas… Le fait, en tout cas, est là. Il y a eu, dans cette campagne, un personnage un peu effrayant qui s’appelle Henri Guaino, qui fut un peu le Chevènement de Sarkozy et qui fut encore, après la victoire, l’inspirateur du discours catastrophique, et clairement raciste, de Dakar. Et ce fil politique-là, cette inspiration, est celle qui nuit à Sarkozy – et peut le perdre.


Autres contenus sur ces thèmes