Le 1er avril, sept humanitaires de l’ONG américaine World Central Kitchen ont été tués par une frappe israélienne alors qu’ils distribuaient de la nourriture dans la bande de Gaza. Des centaines de milliers de Gazaouis souffrent de la famine. Que répondez-vous à ceux qui, comme, récemment, la rapporteuse des Nations Unies, accusent Israël d’« intentions génocidaires » ?

Je réponds que c’est absurde. Et infâme. Vous pouvez, et c’est mon cas, être bouleversé par la mort de ces sept vaillants humanitaires. Vous pouvez, et c’est le cas de la justice militaire israélienne, être en train de mener l’enquête pour comprendre comment une telle tragédie a pu être possible. Les mots ont un sens. Il n’y a pas de génocide. Il n’y a pas d’intention génocidaire. Aucun responsable militaire israélien n’a en tête « l’intention » de « détruire physiquement », en Palestine, un « groupe national, ethnique ou religieux ».

Dans votre livre, vous n’éludez pas la question des morts civiles de Gaza, et notamment le sort atroce des enfants…

Naturellement. Je leur consacre un chapitre. Et je dis que la mort des enfants est le scandale des scandales. Insoutenable. Impardonnable.

Et pourtant, vos détracteurs vous reprochent une empathie sélective. Que répondez-vous à cette critique ?

Écoutez. Vous avez là une guerre atroce. Et, dans cette guerre, vous avez un belligérant, le Hamas, qui a une stratégie simple. Non pas, comme tous les belligérants du monde, faire qu’il y ait, chez lui, dans son propre peuple, le moins de victimes possible. Mais faire qu’il y en ait le plus possible, au contraire. Exposer les civils. Les laisser dans les immeubles quand ses chefs vont se cacher dans les tunnels. Les empêcher d’évacuer les zones de combats, quand Tsahal les y invite. Et jeter à la face du monde leurs corps suppliciés en disant : « Voilà l’œuvre d’Israël… Voilà le scandale du monde… » Ces civils, ces enfants, ne sont pas seulement des boucliers humains. Ils sont une arme. Le chef politique du Hamas, Ismaïl Hanyieh, l’a dit, dans un discours peu remarqué : « Notre arme, c’est le sang de notre peuple ».

Jusqu’où doit aller Israël ?

Israël a deux objectifs, hélas presque incompatibles. Et même trois, si vous ajoutez le souci de minimiser le nombre des victimes civiles. Il doit aller jusqu’à la libération des otages. Et jusqu’à la mise hors d’état de nuire du Hamas.

Les experts disent qu’on n’éradiquera jamais le Hamas.

Bien sûr. Mais on peut l’affaiblir, l’humilier, neutraliser sa force d’attraction et son prestige. On peut faire comme avec Al-Qaïda dont on a mis hors d’état de nuire, après le 11 septembre, les structures de commandement. Ou comme avec Daech dont on est allé, après le Bataclan, démanteler le Califat à Mossoul et Raqqah. Pourquoi ne pas faire pareil avec le Hamas ? Pourquoi, face à Daech et Al-Qaïda, y avait-il une coalition puissante, nombreuse et n’y a-t-il, face à cette troisième étape, l’étape Hamas, que le minuscule Israël sur la brèche ?

La vraie question, c’est : comment expliquez-vous que la pire tuerie de Juifs depuis la Shoah, au lieu de susciter une compassion universelle, ait provoqué une telle vague d’antisémitisme à travers le monde ?

C’est vrai. Et je vous fais d’ailleurs observer qu’on n’a pas attendu la riposte israélienne pour transformer les tueurs en héros et les pogromistes en résistants. Les Insoumis, par exemple, ont immédiatement douté, contextualisé, ricané. Certains groupes féministes ont immédiatement fait savoir que la parole des femmes est sacrée, sauf quand ce sont des femmes juives. Et les Nations unies ont eu pour premier réflexe de dénoncer (sic) la « suffocante occupation israélienne ».

Les crimes commis le 7 octobre visaient l’homme dans son « espèce », pour reprendre l’expression de Robert Antelme. Or, dès le 8 octobre, selon vous, un « négationnisme en temps réel » s’est mis à fonctionner pour relativiser la portée de cet événement. De quelle manière ? Et au profit de qui ?

Le grand argument, ce fut « oui, mais… » Oui, l’espèce humaine, mais Israël est un État d’« apartheid » ! Oui, un pogrom, mais quelle idée d’aller provoquer les Palestiniens en organisant une rave party aux portes de Gaza ! Oui, cette femme en train d’être violée pendant qu’un deuxième homme lui découpe la poitrine au cutter – mais que faites-vous de la « colonisation » israélienne ? Pour information, il n’y avait plus, depuis 18 ans, l’ombre d’un colon juif à Gaza…

L’Israël libéral et laïc que vous aimé n’a-t-il pas disparu ? Ce pays ne s’est-il pas radicalisé ?

Il y a deux ministres d’extrême-droite, c’est vrai. Et Netanyahu les soutient. Mais regardez la société civile. Regardez les manifestations monstres qui réclament leur départ. Peut-être les laissera-t-on en place jusqu’à la fin de la guerre. Mais il y a une majorité pour dire qu’on ne veut plus d’eux pour gouverner le pays.

Aujourd’hui encore, on a du mal à comprendre comment un pays autant sur ses gardes a pu se laisser surprendre…

C’est comme Raymond Aron racontant comment il sait tout, à Londres, en 1941, sur les camps nazis : mais c’est tellement énorme qu’il n’y croit pas. Là, c’est pareil. La chose était là. Elle se préparait, en effet, aux portes d’Israël. Mais elle était inimaginable. Jamais, nulle part, personne n’avait imaginé qu’une armée puisse envahir un pays avec, sur les casques, des GoPro filmant les éventrements, les décapitations, les visages transformés en bouillie humaine et postés sur Telegram. Résultat : on ne conçoit pas, on ne croit pas, on ne voit pas.

Vous-même, n’aviez pas détourné le regard de cette région ?

Non. Cela fait des années que j’explique que l’Occident fait face à une hydre à cinq têtes : la Russie, la Chine, la Turquie, l’Iran et les nostalgiques du Califat sunnite. Et j’ai toujours su qu’Israël était, comme l’Ukraine, ou Taïwan, l’une des lignes de front de cette guerre mondialisée. Toujours.

Une bonne partie de l’extrême-droite européenne, que vous n’avez cessé de combattre, soutient Israël. Ces « nouveaux amis » vous dérangent-ils ?

Ce n’est pas la question d’être « dérangé ». Quand un parti s’est construit sur le racisme et l’antisémitisme, il peut changer, bien sûr. Mais pas par décret. Pas par décision d’un bureau national. Il faut un travail sur soi. Un vrai, long, douloureux, examen de conscience. L’extrême-droite l’a-t-elle fait ? J’en doute.

Que diriez-vous à un ami palestinien qui se sent « seul » aujourd’hui ?

Je lui dirais que ses vrais alliés sont en Israël. Car c’est avec eux qu’il est voué à cohabiter. Et avec eux qu’il doit, depuis 75 ans, partager la terre et faire la paix.


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