Pour le n°75 de sa revue La Règle du jeu, Bernard-Henri Lévy a confessé près de 200 personnalités sur leurs habitudes de lecture, dont plusieurs protagonistes de la campagne présidentielle (Macron, Pécresse, Hidalgo…), preuve d’une exception française. « J’ai connu Barack Obama. Je viens d’avoir un débat avec Bill Clinton. A aucun des deux, il ne viendrait l’idée de s’épancher sur leurs goûts littéraires. Ou, mieux, sur ce destin possible qu’eût été, pour eux, un destin littéraire », s’amuse le philosophe. A L’Express, nous avons décidé d’interroger cet incurable internationaliste sur la politique étrangère, dont il déplore l’absence dans les actuels débats français. Entretien.  

L’Express : La politique internationale est-elle la grande absente de cette campagne présidentielle ?

Bernard-Henri Lévy : Vous en avez entendu parler, vous ? A part chez Emmanuel Macron – mais qui n’est pas officiellement candidat – je ne vois pas grand-chose de sérieux sur ces problèmes. Et pas grand-chose non plus chez les grands commentateurs et questionneurs professionnels. C’est dommage. Car la géopolitique, c’est le destin. C’est aussi de la philosophie en acte. Et c’est la meilleure manière, pour un politique, de dire vraiment qui il est et ce qu’il veut.  

Selon vous, Poutine a déclaré une « guerre » à l’Europe. La menace est-elle sérieuse ?

Bien sûr. Ne serait-ce que, parce que, lorsque vous regardez le fonctionnement de cette énorme machine de guerre qu’est la nouvelle armée russe, vous vous rendez compte que le plus dur – et, en tout cas, le plus coûteux – est fait. Transporter 110 000 hommes, des tanks, des armes lourdes, des lance-missiles Bouk à la frontière de l’Ukraine est une opération énorme, immensément lourde, qui ne se décide pas et, inversement, ne s’annule pas en un claquement de doigts. 

Dans tous les sens du terme, Poutine aura du mal à faire machine arrière. Cette perspective, du reste, me terrifie. Je connais la zone. J’ai remonté, pour vos confrères de Match, l’intégralité des 450 kilomètres de ce qui deviendrait, en cas d’invasion, la première ligne de confrontation. Et je pense que cela serait un bain de sang.

Et la riposte américaine ?

Dans la ligne de ce qui a été fait en Afghanistan. Incompréhensible. Désespérante. Et la porte ouverte, non seulement à un désastre humanitaire et humain, mais à un incalculable nouveau désordre mondial. Si Poutine envahit l’Ukraine, je ne vois pas ce qui empêchera Xi Jinping d’envahir Taïwan. Et Erdogan de pousser d’autres pions dans ce qui fut l’espace de l’Empire ottoman. Il sera là, le monde d’après. Là, le grand basculement. Bien davantage qu’avec le changement climatique ou la vie avec le Covid.

Comment jugez-vous la bienveillance envers Poutine affichée par Jean-Luc Mélenchon, comme par Eric Zemmour ou Marine Le Pen ?

Au minimum irresponsable. Et, en vérité, infâme. La vieille tradition collabo dont il se vérifie, une fois de plus, qu’elle recrute à tous les râteliers. On parle du clivage droite/gauche. Ou de celui entre progressistes et populistes. Ce clivage-ci, entre poutiniens et antipoutiniens, entre collabos et résistants à l’ordre russe en train de se mettre en place, est bien plus important. En termes géopolitiques, mais aussi économiques, financiers et civilisationnels. 

Pourquoi ?

En termes financiers, parce que si les États-Unis vont au bout des sanctions annoncées et excluent, par exemple, la Russie du système bancaire Swift, les conséquences seront bien plus lourdes que s’ils avaient renforcé, à l’ancienne, les défenses militaires ukrainiennes. Un événement en gestation depuis quelques années se réalisera. A savoir, autour de la Russie et surtout de la puissante Chine, toute une série de pays commenceront à mettre en œuvre une alternative à l’usage du dollar comme monnaie d’échange et référent universel. Ce sera un vrai tremblement de terre. Et on regrettera le bon temps où il suffisait d’une présence militaire renforcée pour assurer la qualité et la solidité d’un rapport de forces. 

Vous dîtes aussi basculement civilisationnel…

Oui. Parce que Poutine n’est pas seulement une brute hantée par Staline et par Nicolas Ier, massacreur des décembristes, son modèle. Il a un projet de civilisation. Une certaine idée de l’Europe. Il défend un modèle, l’eurasisme, qui combat terme à terme l’ordre libéral et démocratique sur lequel s’est fondée l’Union européenne. 

J’ai débattu, il y a quelques années, avec Alexandre Dugin, l’un des principaux penseurs de cette mouvance et, donc, l’un des idéologues organiques du poutinisme. Il saute aux yeux, quand on écoute Dugin, qu’on est en présence d’une version postmoderne, assez élaborée mais très offensive, du fascisme.  

Selon Eric Zemmour, la politique étrangère de la France consiste à défendre les intérêts français, et non pas « à faire la moraline au monde entier ». N’êtes-vous pas l’incarnation de cette « moraline » ?

Lui est, en tout cas, l’une des incarnations de l’abandon des valeurs françaises et, donc, de ses intérêts. Car tout se tient. Si nous perdons nos valeurs, nous perdons notre crédit moral. Et si nous perdons notre crédit moral, nous perdons notre crédit tout court et, donc, nos marchés, notre rôle économique etc. Une France humiliée serait une France affaiblie. Une France qui plierait devant Poutine serait une France moins respectée, moins attirante, moins intéressante. Mais est-ce qu’il faut encore parler de Zemmour ? J’ai été l’un des tout premiers, au moment de son entrée en campagne, à énoncer « ce qu’il faisait au nom juif ». Aujourd’hui sa sortie sur les handicapés achève de lui donner ce visage de cruauté que je pressentais. La boucle est bouclée. Il a perdu. 

Le boycott diplomatique des JO de Pékin fait débat. Quelle attitude adopter face à un régime chinois qui se durcit ?

Le boycott. Comme pour les JO de Moscou au début des années 1980. Et pour les mêmes raisons. Aucun régime n’est invulnérable. Aucun n’est indifférent à l’opprobre, à la mise au ban. Qui peut dire les conséquences souterraines qu’eurent, en 1980, les mouvements pour le boycott ? Et qui peut mesurer la part qu’ils prirent dans le lent mouvement de décomposition de l’URSS ? 

La question ouïghoure domine, et dominera, la décennie. Et je suis d’ailleurs sidéré que l’on n’entende pas davantage le monde musulman sur la question. Peur de la Chine ? Accord tacite avec l’Iran ? La Turquie ? Le Qatar ? C’était déjà ma thèse, en 2018. Elle se vérifie. 

Dans L’Empire et les cinq rois, vous présentiez un « nouveau monde précolombien » marqué par le retrait de l’Amérique. Joe Biden a-t-il renforcé cette tendance, après Barack Obama et Donald Trump ?

Oui. Il a offert sur un plateau l’Afghanistan aux talibans. Maintenant l’Ukraine à Poutine. Je ne vois pas, encore une fois, comment, dans ces conditions, il pourra, demain, tenir bon sur Taïwan. L’ordre du monde est bien devenu, hélas, ce que j’annonçais. La démocratie américaine est en recul. Sa vocation « virgilienne », son idée qu’elle n’avait de sens, elle, l’Amérique, qu’à condition de refaire l’Europe en mieux, est en train de voler en éclats. Et, dans le vide ainsi créé, vous avez cinq anciens empires que l’on croyait déchus mais qui s’ébrouent et relèvent la tête. Le monde va vers de grands désordres. Peut-être des affrontements d’une radicalité et d’une violence que l’on croyait appartenir au monde d’hier. C’est effrayant. Et je ne peux pas ne pas penser, face aux convulsions qui s’annoncent, que la Guerre froide avait du bon. 

Vraiment ?

Oui. Je sais que le mot a mauvaise presse. Mais il dit bien ce qu’il veut dire. A savoir l’évitement de la guerre chaude qui est, elle, la pire des solutions. On en serait presque à regretter, face à l’improvisation et la veulerie actuelle, les Kissinger et autres vrais realpoliticiens qui, eux, au moins, avaient une stratégie.  

Vous continuez à défendre le « contre-empire d’Europe ». Quand on voit par exemple la polémique sur le drapeau européen sous l’Arc de triomphe, est-ce encore une option viable ?

Bien sûr. Ça passera ou ça cassera. Certains de nos partenaires se cabreront et resteront sur le bord du chemin, mais d’autres suivront et c’est, je crois, la seule option. Europe ou barbarie. Faire l’Europe ou disparaître. Opposer aux empires en voie de résurrection une force égale, ou leur céder. Je suis désolé mais je ne vois pas, encore une fois, meilleure issue. C’est d’ailleurs pourquoi la polémique dont vous parlez était, à mon avis, une bonne polémique. Le président de la République a eu raison de vouloir, ce jour-là, que flotte le drapeau de l’Europe. Au moins les choses furent-elles dites. 

Quel est le candidat le plus crédible à vos yeux sur le plan de la politique étrangère ?

Je vous l’ai dit. Pour le moment, et dans la mesure où Anne Hidalgo, malgré sa vaillance, peine, hélas, à faire démarrer sa campagne, je ne vois guère que lui, Emmanuel Macron. Un président qui fait le traité du Quirinal après avoir lu Kojève et qui reçoit Poutine avec, en tête, les écrits du marquis de Custine est, pour moi, plus que « crédible ». J’ajoute que, sur des questions clefs telles que la non-participation à la nouvelle conférence de Durban, le soutien aux Kurdes du Rojava et d’Irak, la résistance aux velléités néo-ottomanes d’Erdogan, sans oublier la lutte contre un antisémitisme dont la nouvelle forme est l’antisionisme, il n’a franchement pas démérité. Pour moi, ces questions sont essentielles. C’est sur elles que je me déterminerai. 

« La Règle du jeu. Comment lisez-vous ? » (Grasset, 450 p., 20 €).


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