Bernard-Henri Lévy signe son troisième film sur l’Ukraine, un journal du front émouvant, qui est un véritable hymne à cette nation de citoyens soldats mobilisée pour résister à l’envahisseur russe. La première du film, qui sera diffusé sur France 2 le 14 novembre, s’est tenue ce mercredi à Paris en présence de la première dame d’Ukraine, Olena Zelenska. « Poutine, Xi Jinping, Erdogan, Khamenei, avec les sunnites type talibans ou Hamas ont décidé de remodeler à leur profit l’ordre géopolitique. Cette configuration est nouvelle », avertit-il. Sujet méconnu, l’écrivain philosophe souligne l’alliance « idéologique » entre messianisme orthodoxe et messianisme musulman orchestrée par les idéologues de Poutine tels Alexandre Douguine, contre le judaïsme et le catholicisme, et se dit persuadé que le Kremlin était au courant de l’attaque du 7 octobre.

LAURE MANDEVILLE : Ce qui m’a frappé en regardant votre film, c’est que c’est un hymne à l’Ukraine, à la résistance ukrainienne.

BERNARD-HENRI LÉVY : Oui. Je connais bien l’Ukraine. Je l’aime. Et ce, depuis la révolution de Maïdan, en 2014. J’ai été saisi, à l’époque, par le souffle de l’événement. Il n’y en a pas tant que ça, des événements, des vrais, dans l’histoire des hommes…

Vous parlez du « surgissement d’un peuple qui retrouve dans la bataille le goût d’un héroïsme que l’Europe a oublié ».

J’ai été éduqué par un père héroïque dans le culte de la France libre, des premiers gaullistes, des engagés de l’armée d’Afrique et, avant cela, des Brigades internationales en Espagne. C’est ça que je retrouve en Ukraine, cet héroïsme collectif. C’est ça qu’avec mon ami Marc Roussel nous avons filmé dans les tranchées, où tout un peuple, depuis presque deux ans, rappelle au monde cette maxime venue de la révolution mexicaine il y a un siècle : « Mieux vaut prendre le risque de mourir debout que vivre couché ou à genoux ».

Vous dites aussi que ce qui se joue est plus grand que le seul destin de l’Ukraine.

Ce n’est pas moi qui le dis, ce sont les Ukrainiens. À tous, nous avons posé la question de Frank Capra : « Pourquoi combattez-vous ? » Tous ont répondu : « Pour notre pays et pour l’Europe. » Voire : « pour notre liberté et pour celle du monde ». Si l’enjeu de cette bataille est global, c’est parce que les Ukrainiens se battent contre un pays, la Russie, qui en train de déclencher une guerre mondiale. Si Poutine devait l’emporter, je crois vraiment que c’en serait fini de l’Europe, de l’autorité de l’Occident, du rayonnement de ses valeurs.

Le but de Poutine est la confrontation totale avec l’Occident ?

C’est ce que lui et ses idéologues répètent depuis vingt ans. On n’a pas voulu entendre. Cet Occident qui a tendu la main à la Russie après la chute du mur de Berlin, qui lui a proposé toutes les formes possibles d’association, Poutine le hait. Et il hait, encore davantage, la part d’Occident qui est dans les têtes du monde non-occidental.

L’Occident, donc, au sens de la liberté ?

Oui. Car l’Occident est une catégorie métaphysique autant que géographique. Une région de l’Être autant que du monde. Et, dans cette région, on dit une chose très simple mais de plus en plus difficile à entendre dans une Europe minée par la haine de soi. La liberté vaut mieux que la servitude. Un régime politique et social fondé sur l’égalité entre les sexes est préférable à celui qui repose sur l’abaissement des femmes. Ou encore : la démocratie parlementaire est supérieure au « despotisme oriental » théorisé, après Montesquieu, par le grand historien de la Chine, Karl Wittfogel.

Votre film se déroule sur le front de juin à septembre 2023. Que pensez-vous du constat d’échec formulé par le chef d’état-major, Valeri Zaloujny ? Il parle d’une impasse, et de la nécessité d’un miracle technologique pour en sortir.

Il y a eu un miracle psychologique : l’héroïsme de Zelensky, puis le sursaut et la vaillance des Ukrainiens. Il faut, maintenant, un second miracle, bien plus facile que le premier et dont je ne suis pas sûr qu’il soit vraiment « technologique ». Ce serait qu’arrivent enfin à l’Ukraine les avions F-16, sans lesquels elle ne peut pas avancer davantage. Les Occidentaux font beaucoup. Mais ils font juste ce qu’il faut, pour que l’Ukraine tienne. Mais pas pour qu’elle l’emporte. Avec mon équipe, nous nous sommes immergés dans les fronts du Donbass. Et nous avons, position après position, compté les munitions. Les Ukrainiens ont quelques jours d’avance. Parfois une semaine. Le reste arrive au compte-gouttes.

Les Occidentaux freinent parce qu’ils ont peur d’un scénario qui emmènerait la Russie vers l’escalade nucléaire ou le scénario d’implosion de la Fédération russe ?

C’est, pour l’heure, la seule vraie victoire de Poutine. Avoir su nous intoxiquer en nous persuadant que la Russie est un pays dangereux et prêt pour toutes les convulsions. Et qu’une défaite trop prononcée la plongerait dans un chaos semblable à celui d’après la révolution de 1917, ou la chute du mur de Berlin. Compte tenu du cadre géopolitique global dans lequel cette guerre s’inscrit, cette perspective, moi, me réjouirait plutôt. Je suis comme François Mauriac qui « aimait » tellement l’Allemagne qu’il n’était pas fâché, après la déroute du nazisme, qu’il y en ait deux…

Êtes-vous en train de dire qu’à l’Élysée, par exemple, on ne comprend pas ce cadre global ?

On le comprend mieux à Paris qu’ailleurs. Mais je suis inquiet à propos de Washington et aussi bien sûr, de ce fameux « Sud global », où on n’a pas l’air de comprendre que l’impérialisme d’aujourd’hui, avec son cortège de pillages, de meurtres et d’humiliations, est chinois, turc, iranien, islamiste et, bien entendu, russe…

Vous évoquez l’Iran, l’islam radical. Comment reliez-vous le conflit ukrainien dont traite votre film à la crise moyen-orientale qui a éclaté avec l’attaque du Hamas le 7 octobre ?

Le Hamas est une organisation nazie qui n’existerait pas sans le soutien stratégique et financier de l’Iran. Et, derrière l’Iran, de la Russie. Les Ukrainiens le savaient. « Tandis que vous tournez ce film, me disaient-ils, Lavrov reçoit le Hamas et des discussions se tiennent à Beyrouth, bénies par Poutine, entre le Hezbollah, des instructeurs iraniens et les pogromistes du Hamas. » Je suis persuadé que les Russes étaient au courant. Et les Ukrainiens aussi le pensent.

Poutine maintenait un équilibre entre sa relation avec Israël et ses multiples connexions avec le Hamas, le Hezbollah, l’Iran… Depuis le 7 octobre, il a pris parti !

Je n’ai jamais cru à cette relation avec Israël. J’ai lu les idéologues qui entourent Poutine. J’ai même débattu, il y a quelques années, à Amsterdam, avec Alexandre Douguine, l’un de leurs chefs de file, théoricien de l’eurasisme. Il a deux boussoles. L’antisémitisme. Et, bien entendu, l’anti-occidentalisme. Il a toujours dit qu’Israël était un laquais des États-Unis et le sionisme une plaie. Ce 7 octobre, jour de l’attaque du Hamas contre les kibboutz, il a publié un texte sur Twitter. Pas un mot sur les victimes. Pas l’ombre d’une condamnation du terrorisme. Mais des considérations fumeuses, et flatteuses, sur le « messianisme » à l’œuvre dans l’islam radical.

Comment justifie-t-il cette alliance avec l’islamisme et l’antisémitisme ? C’est une bataille contre la modernité ?

Douguine est proche, en France, d’Alain Soral. Il est imprégné par la pensée de René Guénon et de Julius Evola. À l’époque où je l’ai rencontré, il citait, sans toujours le nommer, l’agitateur antisémite Jean-François Thiriart. Comme eux, il justifie l’antisémitisme par le caractère « corrupteur » d’un « ferment juif » travaillant à dissoudre les identités organiques les plus fortes. À commencer par l’« identité russe ». Et par l’identité « impériale » musulmane.

Mais l’alliance avec le radicalisme musulman n’est-elle pas surtout un instrument pour le Kremlin ? Le monde orthodoxe russe ne fait pas bon ménage avec l’intégrisme musulman.

Si. C’est toute « l’originalité » du poutinisme. Son ennemi, c’est le catholicisme. Le judaïsme, mais aussi le catholicisme. Et, dans le catholicisme que ces idéologues appellent aussi « l’hérésie latine », ce qu’il hait par-dessus tout, c’est la séparation de principe entre ce qui revient à Dieu et ce qui revient à César. Face à ça, ils prônent la grande alliance des deux messianismes, russe et musulman.

Les Soviétiques finançaient massivement le terrorisme arabe et notamment palestinien.

Il y a cette tradition, c’est vrai. Tous les mouvements terroristes palestiniens étaient financés en sous-main par le KGB. Mais on est passés, avec Poutine, à un niveau supérieur et plus idéologique. Quand, pendant le début de la guerre d’Ukraine, Poutine s’appuyait sur la « jambe Prigojine » (incarnant le camp des ultra-patriotes, NDLR) et la jambe Kadyrov (patron de la Tchétchénie, où règne un régime de terreur et de charia), ce n’était pas un hasard.

La Russie est désormais la force qui coagule l’« internationale du ressentiment », les Chinois étant en arrière-plan, comme le montre la déferlante anti-israélienne sur TikTok ?

Oui. C’est l’internationale dont je vous parlais tout à l’heure et qui est partie à la conquête du « Sud global ». D’un côté, les États-Unis, l’Europe et ceux qui, dans le reste du monde, se réclament de leurs valeurs. Et, de l’autre, les Poutine, Xi Jinping, Erdogan, Khamenei qui, avec les sunnites type talibans ou Hamas, ont décidé de remodeler à leur profit l’ordre géopolitique. Cette configuration est nouvelle.

Et particulièrement préoccupante, car elle traverse nos pays, comme on le voit depuis le 7 octobre, à la fois sur les campus américains et certains quartiers de Paris où l’on soutient à haute voix le Hamas et l’on conspue les Juifs, Israël, et le méchant homme blanc occidental.

Absolument. Ce qui veut dire, par parenthèse, que, si « guerre de civilisation » il y a, elle est, de nouveau, non pas géographique, mais dans les têtes, dans nos têtes, dans nos villes. Poutine ou Erdogan, cela dit, soufflent sur les braises. Et il semble que ce soit les Russes, qui sont, par exemple, derrière l’épidémie de tags antisémites dans les rues de Paris. L’Ukraine, elle, est avec nous dans cette bataille.

Vous montrez d’ailleurs dans votre film les correspondances entre Israël et l’Ukraine.

Oui. Avec cette scène, pour moi très émouvante, où nous filmons à visage découvert des jeunes soldats de Tsahal qui se battent au coude à coude avec une unité d’élite ukrainienne.

Vous montrez aussi la vie juive qui renaît en Ukraine. Le lourd passif est en train d’être surmonté ?

Un passif monstrueux. Mais une des différences entre la Russie et l’Ukraine, c’est que l’Ukraine a largement engagé son travail de mémoire, de deuil et de repentance. Et le résultat, ce sont ces synagogues de Dnipro ou d’Odessa où l’on prie, et étudie, avec fierté.

Vous filmez une scène amusante, d’un soldat juif blessé qui fait des pompes dans la synagogue de Dnipro pour montrer qu’il veut repartir au combat au plus vite…

Oui. Il est devenu l’idole de mes fixeurs ukrainiens ! Tous se disputaient l’honneur de faire un selfie avec lui !

Vous évoquez vos fixeurs. Comment avez-vous été reçu ? Comme un représentant de la France ? À un moment, on les voit vous montrer une position de combat baptisée position Macron !

Je crois qu’ils me font confiance. Ils m’ont vu, depuis le début de la guerre, venir, revenir, passer du temps sur le terrain, partager leur vie. Ils savent que je suis leur ami.

Autre moment marquant : celui où vous interrogez trois prisonniers russes.

Ils sont pitoyables ! Pas préparés. Traités comme des esclaves. Et sans la moindre idée de pourquoi ils font cette guerre. J’aimerais que les Français voient cet extrait pour comprendre l’état de démoralisation de « la deuxième armée du monde » qui y transparaît, alors que tant d’entre nous la croient invincible…

Dans votre tableau de l’Ukraine héroïque, y a-t-il des choses qui vous inquiètent pour l’avenir ? La russologue Françoise Thom redoute le syndrome des soldats français revenus de la guerre 1914-1918, quand la saignée a accouché d’un pacifisme menant à la défaite.

C’est possible et tout m’inquiète : les vies brisées ; les dommages irréparables causés aux corps et aux âmes… Je ne sais pas comment on se remet d’une pareille épreuve. Mais les soldats tiennent bon. L’Occident est fatigué de cette guerre. Pas eux.

Si l’épreuve vient en Europe, aurons-nous cette même capacité à nous battre ?

Je ne sais pas. Regardez ce qui s’est passé, récemment encore, en Afrique, où nous avons choisi le repli… Cela dit, j’espère de tout mon cœur que nous ayons cette capacité. C’est pour cela que j’ai fait ce film. Pour montrer, ici, en France, l’exemple de cette résistance ukrainienne à la fois totalement inattendue et absolument héroïque.

Vous dites dans le film : « Moi je pars et eux restent ». Avez-vous eu la tentation de rester, de prendre les armes ?

Une fois, il y a trente ans, au moment du siège de Sarajevo. J’avais proposé au président bosniaque l’idée de créer une brigade internationale. Il avait souri et m’avait dit : « On a les soldats qu’il faut ; si, en revanche, vous savez tenir une caméra, une image peut valoir mille fusils ». Et j’ai tourné mon premier documentaire.

Vous parliez tout à l’heure de galerie de héros. Qui est au centre de la vôtre ?

Ces Français libres que nous évoquions. Mais il y a aussi cette internationale d’écrivains qui sont aussi des hommes d’action et qui me fascinent depuis mon plus jeune âge : Malraux, Lawrence d’Arabie, George Orwell, le Hemingway de la guerre d’Espagne et, bien sûr, leur maître à tous, lord Byron.

Dans ce contexte, comment prenez-vous les accusations de narcissisme contre vous ?

Je m’en moque. Cela fait cinquante ans que j’essaie de rendre un peu de lumière aux victimes et héros oubliés des guerres contemporaines. Emmanuel Levinas, l’un de mes maîtres, appelait cela « s’autruifier », devenir l’hôte, l’otage, de l’autre…

À 75 ans, vous avez un vrai courage physique. C’est l’urgence de la vérité qui vous anime ?

Michel Foucault appelait ça la parrêsia. En grec, le « courage de la vérité ». Mais « urgence » est bien aussi.

Vous avez peur de ce qui se passe en France ? Cette montée de la violence, des communautarismes, de l’antisémitisme.

Il y a deux choses qui me font peur. Des attentats antisémites. Et puis, dans ce climat de haines chauffées à blanc par les extrêmes, une guerre civile.


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