Bernard-Henri Lévy a répondu aux questions des “Inrocks” à propos de son obsession des guerres oubliées, dont témoignent ses derniers livres et film en date. Dans la foulée, il dissèque aussi une guerre larvée française, celle portée par Eric Zemmour…

Dans votre livre, votre film vous mettez en avant les guerres oubliées. Qu’est-ce qui vous pousse encore à aller sur les champs de bataille ? 

Bernard-Henri Lévy – La même chose que toujours. Plus, j’imagine, une certaine difficulté à m’aviser du temps qui passe. Où en êtes-vous avec le temps, demandait Arthur Cravan. La vérité est que je ne le sens pas. Je ne le calcule pas. La volonté de voir, la révolte face à ce que je vois, le goût du voyage et même de l’aventure, la volonté parfois ingénue de changer le monde ou, au moins, de le réparer, tout cela était en moi à 20 ans ; c’est toujours en moi cinquante ans plus tard ; temps immobile ; rien n’a changé.    

À l’époque des réseaux sociaux, une guerre peut-elle vraiment se faire oublier ? 

Bien sûr. Les réseaux sociaux sont, de ce point de vue, des media comme les autres. On y voit ce que l’on veut y voir. On y perçoit ce qui y était déjà préinscrit et programmé. Et la démonstration de mes maîtres reste, à cet égard, indépassée : il y a un champ du visible (Althusser), une sorte d’épistémé médiatique (Foucault), dont il est très difficile de s’émanciper. Le Nigéria par exemple, quand je m’y rends, est complètement absent des radars. La Somalie en est sortie depuis au moins 20 ans. Et qui s’intéresse vraiment au Bangladesh ? 

Donc, rien de nouveau ? 

Non. On n’est pas plus avancé, sur ce terrain, qu’à l’époque, il y a 20 ans, où je faisais, pour Le Monde, ma grande série sur les guerres oubliées. J’ai raconté ce moment dans mon dernier livre. Jean-Marie Colombani et Edwy Plenel me proposent d’écrire des reportages. Je dis : “d’accord si cela permet de braquer les projecteurs sur des conflits dont votre journal n’a pas parlé”. Ils disent : “des conflits dont le quotidien de référence n’aurait pas soufflé mot, c’est assez peu vraisemblable”. Je réponds : “chiche, donnez-moi deux jours, je vais voir”. Et je reviens, deux jours plus tard, avec une liste de six guerres effroyables, dont les morts se comptent en centaines de milliers, voire en millions, et qui n’ont fait l’objet, depuis cinq ou dix ans, que de vagues dépêche : Les Monts Nouba, le Sri Lanka des Tigres noirs, le Burundi où menace une situation type Rwanda, le Soudan du Sud, etc. 

Vous vous situez au milieu de ces guerres et vous attirez l’attention sur elles, mais l’attention se fait aussi par et sur votre présence. 

Situationnisme élémentaire : je suis, ne serait-ce que pour la raison que je viens de vous dire, celui par qui la situation advient. C’est comme ça. C’est le principe. Et c’est la raison pour laquelle mes films sont tous construits, plus ou moins, sur le modèle du journal de bord. Journal du siège de Sarajevo, pour Bosna !. Journal de mon activisme en Libye, pour Le Serment de Tobrouk. Sorte de “road movie” pour Peshmerga dont le sujet était la remontée, en 2015, de la ligne de front des Kurdes face à Daech. Et même chose, bien sûr, pour La Bataille de Mossoul qui chronique, jour après jour, le combat des Kurdes, puis de la Division d’or irakienne, pour la reprise de la plaine de Ninive, puis de Ninive même, c’est-à-dire de Mossoul.  

Ne faut-il pas, dans ce cas, laisser toute la place au terrain et aux protagonistes ? La place à la guerre plutôt qu’à celui qui la regarde ou la visite ? 

Il faut les deux. Faire entendre les inaudibles, évidemment. Donner une voix aux sans voix, cela va de soi. Et restituer un nom, un visage, bref, une identité à ces femmes et hommes que l’on ne voit jamais, nulle part, dans aucun journal télévisé, faire que soit inscrit quelque part, en l’occurrence dans un film, la trace de ces vies infimes, systématiquement effacées et auxquelles les massacreurs, les tyrans et notre indifférence voudraient retirer jusqu’à la mémoire de leur mort, la vraie, la vécue, celle qui distingue les humains des animaux et fait qu’on ne crève pas mais qu’on périt – tout cela, oui, bien sûr, est très important et c’est ce que je m’emploie à faire, en priorité, dans mes films. Mais, en même temps, c’est moi l’auteur. C’est moi qui, avec mon coréalisateur, Marc Roussel, suis l’observateur. Et surtout, je vous le répète, un grand nombre des scènes que je filme n’existent pas comme ça, naturellement, dans l’attente que nous surgissions pour les fixer : elles sont induites par le film, produites par la présence de ses auteurs et suscitées, en quelque sorte, par la perturbation que ceux-ci provoquent dans le champ même de leur observation. Exemple : quand je mets en contact le général en chef de l’armée kurde, Mazloum Kobané, avec le président français. Autre exemple : quand je m’adresse, avec le jeune Massoud, aux commandants du Panjshir qu’il a rassemblés. Et autre exemple : la scène, à l’entrée de la ville libyenne de Tarhouna, où nous sommes ciblés par des tirs et où nos voitures sont prises en chasse. Comment voulez-vous que, de ces scènes, soit absent “celui qui regarde ou visite” ? 

Je veux être sûr de comprendre. Pour quelles raisons vous montrez-vous ? 

La réponse est, encore une fois, chez les situationnistes et Guy Debord. Il y a un passage célèbre de La Nausée où Anny, discutant avec Roquentin de sa théorie des “moments parfaits” et des “situations privilégiées”, dit : “tu sais, quand nous jouions à l’aventurier et à l’aventurière, toi tu étais celui à qui il arrive des aventures, moi j’étais celle qui les fait arriver”. Eh bien Debord (qui se garde bien de citer Sartre, mais qu’il a forcément en tête à cet instant) dit, en écho : “l’aventurier est celui qui fait arriver des aventures, plus que celui à qui les aventures arrivent.” Tout est là. C’est exactement ce que je pense. Et c’est l’exacte façon dont je fonctionne. Aventurier est, en l’occurence, le mot important. À cause de Sartre et Anny, donc. À cause de Debord. Mais à cause, aussi, d’un petit livre culte de ma jeunesse dont l’ombre plane sur mon film comme sur le livre dont il est issu. Ce livre s’appelait Portrait de l’aventurier. Son auteur, Roger Stéphane, est aujourd’hui très injustement oublié. L’aventurier, pour lui, c’était Malraux. C’était Lawrence d’Arabie. C’était un homme d’action qui était, un peu, l’auteur de la situation où il opérait. Et c’était quelqu’un qui, lorsque venait l’heure de prendre la plume pour raconter, ne pouvait pas faire autrement que de se mettre en scène puisqu’une part de cette scène n’existait que par lui et qu’il s’y était mis, si j’ose dire, depuis le tout premier instant. 

Quelle part de pudeur ou d’impudeur fait surface en vous à ce moment-là ? 

Ce n’est pas une question de pudeur, mais de vérité et d’honnêteté. Pourquoi ferais-je semblant que le jeune Massoud se trouve là par hasard ? Que, quand le Général Kobané, au fond de son bunker coupé du monde, parle avec Macron sur mon téléphone portable, il le fait par la volonté du Saint-Esprit ? Quand je me trouve, en Libye, dans la ville gréco-romaine de Leptis Magna, faudrait-il que je la filme en touriste, en amoureux des pierres et des ruines, alors que la vérité est que j’y suis venu, avec une télévision de Misrata, pour lancer un appel concocté avec des mères, des veuves, des sœurs et des filles qui n’en peuvent plus de tout ce sang versé et veulent la paix ? Et ces vieilles dames que des soudards pakistanais ont violées, il y a cinquante ans, pendant la guerre du Bangladesh, pourquoi dissimulerais-je que je les ai connues, que je suis de ceux qui, à l’époque, plaidèrent pour qu’elles soient nommées Birangona, héroïnes de la nation, et que la scène où elles m’apparaissent est une scène de retrouvailles ? Et puis je vais vous dire une chose… Je pense, au fond de moi, qu’il y a autant d’impudeur, sinon plus, à dire “nous” qu’à dire “je”. Je crois qu’il y a, dans l’impersonnalité de la parole soi-disant objective et autodéclarée vraie, une prétention, une arrogance, une ubris, finalement bien pires que chez le type qui assume : “ce n’est que moi ; j’ai vu ceci, ou cela, parce que je me trouvais là, dans cette circonstance, à cet instant ; et je vous prie de ne pas tenir pour parole d’évangile une parole subjective, tenue depuis un point de vue singulier et dont je mets mon point d’honneur à dire le régime d’énonciation, les limites et, peut-être, les insuffisances”.  Le Moi est haïssable ? Peut-être. Mais il y a des situations où le “On” l’est tout autant et, à bien y regarder, davantage. Sur cette imposture du “Moi” qui joue à être “On”, sur cette misère du sujet qui se laisse empoisonner par les eaux pourries de la fausse généralité, sur cette emprise, en un mot, du Das Man sur le Dasein, Heidegger a évidemment tout dit… 

Les promesses n’engagent que celles et ceux qui les entendent, dit-on : en quoi vos promesses aux populations en guerre vous engagent-elles ? 

En tout. Non seulement elles m’engagent, mais je vous signale que je les ai toujours tenues. Quand je propose à Massoud père, en 1998, de l’inviter en France, je le fais. Quand j’offre au fils, vingt ans plus tard, de rencontrer Macron, cela advient. Et quand je promets aux Bosniaques, au début du siège de Sarajevo, de me faire leur interprète et de plaider la cause de l’intervention militaire auprès des chefs des grandes démocraties, quand je m’engage, auprès des Peshmerga, à les faire recevoir et armer par François Hollande ou, auprès des révolutionnaires libyens, à les faire reconnaître par Nicolas Sarkozy et à obtenir que la France stoppe les colonnes de la mort lancées par Kadhafi à l’assaut de Benghazi, ça prend trois jours, trois mois, trois ans, mais j’y arrive. On peut discuter ces engagements. On peut ne pas apprécier la liberté que je m’octroie pour, sans mandat, souvent en lieu et place des diplomates, sortir Alija Izetbegović de Sarajevo assiégée ou ramener à Paris, en vue d’un meeting dans un cinéma et, de nouveau, d’une rencontre avec le président français, les grandes voix du Maïdan ukrainien. Et je comprends que l’on puisse être choqué, dans Le Serment de Tobrouk, par telle séquence où j’organise la rencontre des leaders de l’insurrection libyenne avec tel chef d’État africain ou avec la secrétaire d’État Hillary Clinton. Mais on ne peut pas me faire tous les reproches à la fois et dire que, de surcroît, je ne tiendrais pas mes promesses.

Avez-vous conscience de participer (ou non) à quelque chose qui relève de ce qu’Edward Saïd appelait l’Orientalisme : c’est à dire à la fois le fait de nommer ce qui se situe ailleurs, d’en pointer les pratiques, mais aussi de le concevoir à la manière d’un fantasme, d’un ensemble d’images éloignées de nous ? 

Je suis conscient du risque, bien sûr. Et je suis assez informé de la façon dont nous construisons nos objets d’études, nos champs d’observation, nos concepts, voire les prétendus “faits bruts”, pour tomber dans ce piège. Mais un homme averti en vaut deux. Peut-être, d’ailleurs, ai-je progressé, sur ce point, depuis mes premiers reportages. Et il me semble, sincèrement, avoir réduit au minimum, en moi, cette part de fantasme, de fausse représentation et d’autocélébration de Soi, sous couvert d’apologie de l’Autre. L’orientalisme n’est pas une fatalité. Et la solidarité avec les ébranlés, la fraternité, ne sont pas nécessairement des leurres. L’Europe, c’est peut-être ça. C’est cette vocation à l’universel. C’est cette propension, assez unique, à penser contre soi et à s’ouvrir à l’altérité. Et c’est d’ailleurs pourquoi les discussions actuelles, notamment aux États-Unis, sur l’“appropriation culturelle” dont l’humanisme de l’autre homme serait le masque sont si bêtes.  

À quel moment la fascination des ruines et de la violence l’emporte-t-elle sur le reste ?

Dans mon cas, je crois, jamais. Je déteste la poésie des ruines. Et je n’ai aucune fascination, ni pour la violence, ni pour la guerre. Quand j’intitule mon journal de Libye La Guerre sans l’aimer, je sais ce que je fais et cela dit bien ce que cela veut dire. C’est Malraux contre Drieu. C’est le Genevoix de Ceux de 14 ou le Barbusse du Feu contre l’atroce Ernst Jünger et ses Orages d’acier. Je veux décrire la guerre. En dire, au maximum, la vérité. Il m’arrive même de penser qu’elle est un moindre mal face à une incommensurable barbarie. Mais sans jamais céder sur ce point essentiel : elle me fait peur, elle me fait horreur, elle me dégoûte, je ne pense pas qu’elle soit une passe vers la grandeur des hommes, je ne l’aime pas.  

Selon vous, quelles sont les prochaines guerres, celles qui arrivent ? 

L’Ukraine. Des dizaines de milliers de soldats russes sont en train de rejoindre la ligne de front que j’ai remontée pour le tournage du film. Je sais très précisément où ils se trouvent. Je visualise le type d’offensive qu’ils peuvent lancer. Et je connais, également, les premières lignes ukrainiennes, les points où il est probable qu’elles tiendront et ceux où, sans renfort, elles risquent de céder. Cette idée me glace.    

Retour en arrière : que penserait le jeune normalien, qui côtoyait Althusser, de votre rapport à la guerre ? Et qu’aurait pensé Althusser de tout cela ? 

Althusser n’avait, pas plus que moi, de fascination pour tout ça. Mais il pensait, en revanche, que Clausewitz s’est trompé et que ce n’est pas la guerre qui est la condition de la politique par d’autres moyens mais la politique qui est la continuation de la guerre. Au commencement, pour lui, était la guerre. Pas la guerre de tous contre tous, façon Hobbes. Mais une sorte de guerre silencieuse qui fait rage partout, tout le temps, dans la politique comme dans les sciences, dans les rapports sociaux mais aussi dans la géopolitique. C’est mon avis. Et je n’ai, en cela, ni renié ni démenti mon vieux maître. Sauf qu’il y a des situations, bien sûr, où la guerre, la vraie, avec son lot d’horreurs et d’abominations, s’impose à la guerre par métaphore… 

Filmer, écrire, les guerres oubliées, n’est-ce pas aussi oublier la guerre ? N’est-ce pas saisir un moment au détriment du reste, du quotidien des gens qui subissent les conflits ? 

Mais non ! Pourquoi ? Ce quotidien, dans les situations qui m’intéressent, est complètement surdéterminé par la guerre. Elle est partout, cette guerre. Dans les corps, sur les visages, au cœur des rapports sociaux, partout. Et puis c’est le syndrome du Désert des Tartares. La guerre, ce n’est pas seulement les batailles. C’est même assez rarement les batailles. C’est l’attente. L’ennui. Le temps qui passe sans passer. Les jours sans fin. Et c’est ça aussi que, dans mes films, j’essaie de rendre. 

Comment ne pas faire spectacle de tout cela ? 

Mais il faut en faire spectacle, au contraire ! Il le faut absolument ! À quoi bon, sinon, faire un film ? Et pourquoi ne pas en rester à la littérature et au reportage écrit ? Quand je filme, je filme. Je montre. Je cherche à ce que mes images soient les plus frappantes, choquantes, donc spectaculaires, possibles. C’est sur ce pacte tacite que nous nous sommes entendus, avec Marc Roussel. Et avec Olivier Jacquin, mon opérateur. Et avec Kristina Larsen, la productrice qui m’a fait confiance. Et avec Gilles Hertzog, mon vieux compagnon d’équipée. Et avec Nicolas Ker qui a composé et chanté, avant de disparaître, cette très belle bande originale qui est, au fond, son dernier mot. C’est l’éternel problème. Est-ce qu’il faut, ou non, exhiber l’inhumanité des hommes. Mon siège sur cette question est fait depuis, au moins, la guerre de Bosnie. Les tartuffes disaient : on ne peut pas montrer ces bombardements, ces corps suppliciés, ces camps, à l’heure du dîner, à la télé. Et je répondais : au contraire ! Il faut faire comme les Américains mettant sous les yeux des Allemands et des Polonais, exprès, l’horreur de l’extermination ! Il faut faire, toutes proportions gardées, comme ils faisaient quand ils forçaient les assassins à visiter les camps, à défiler devant les amas de cadavres, à marcher des heures entre les baraquements de Buchenwald et Auschwitz ! Il faut faire comme l’Anglais Sidney Bernstein qui avait été chargé de réaliser un film, avec Hitchcock, sur le camp de Bergen-Belsen et qui, dans ce film, met en scène Eisenhower disant : “On nous dit que le soldat américain ne sait pas pourquoi il combat – maintenant, au moins, il saura !”. J’en suis là. 

Les reporters de guerre finissent parfois par rester sur le terrain qu’ils ont le plus fréquenté, comme s’ils s’effaçaient au profit du sujet et se confondaient avec lui. Je pense à Robert Fisk, qui a toujours refusé les promotions, les honneurs et les postes à Londres pour demeurer à Beyrouth, d’où il couvrait les conflits du Moyen-Orient. N’avez-vous jamais ressenti ce désir de demeurer au cœur du conflit, de lui laisser la place et de le vivre au quotidien plutôt que d’y passer ? 

Si, bien sûr. C’est, bien avant tel ou tel reporter d’aujourd’hui, le syndrome Lawrence d’Arabie. Ou celui de Lord Byron partant, sans retour, avec armes et bagages, pour la ville grecque de Missolonghi et y mourant. Je ne connais rien de plus mystérieux que ce destin de poète combattant. Rien de plus romanesque que son projet de livrer, à la tête d’une armée de Souliotes levée et payée par lui, une nouvelle bataille de Lépante. Et je pourrais vous raconter, par le menu, ses semaines passées à réparer les fortifications de la ville, à former des unités d’élite, à commander et mettre en batterie des canons, à parler avec des chefs de tribus, à les faire se parler entre eux, peut-être à les fédérer. Après, est-ce bien ça qu’il faut faire ? Et est-ce à ça qu’un écrivain est le plus utile ? Je me souviens du président Izetbegovic à qui nous avions proposé, avec quelques uns, la formation d’une brigade internationale de combattants et qui m’avait répondu : “une image vaut mille fusils ; faîtes-nous plutôt un film”… 

Les guerres produisent aussi des œuvres, longtemps après. Je pense au très beau film des réalisateur·rices libanais·es Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, Memory Box qui sera en salles début 2022. Il et elle travaillent sur la mémoire de ce qui s’est passé pour eux durant la guerre du Liban. Le travail sur la guerre, au fond, ne s’arrête jamais, pour qui l’a vécue en plein. 

Je connais ce film. Mais est-ce un film sur la guerre ou sur le temps ? Sur la violence ou sur la mémoire ? Mon parti pris, quoi qu’il en soit, est différent. Je fais des films au présent. Le passé est là, bien sûr. Surtout dans le dernier. Mais c’est le présent qui commande. C’est le travelogue qui convoque les souvenirs. Et c’est parce que je cherche, à mon arrivée en Afghanistan, les traces de Homa, la jeune fille suicidée des Nouvelle de Kaboul, le magazine que j’ai créé, là-bas, il y a vingt ans, en français, en dari et en pashto, que me reviennent à l’esprit mes images du Panjschir des années 1980, puis de la fin des années 1990, puis de Karachi où j’ai passé presque un an à tenter de reconstituer les raisons, les conditions, l’instant, de la mort de Daniel Pearl. 

Au-delà de votre travail, avez-vous conscience des artistes qui pourraient émerger dans les pays que vous traversez ? Et comment les aider ? 

Oui, naturellement. Ala Tayyeb, par exemple. Mon cameraman blessé de Peshmerga. C’est un bon opérateur. Il a un courage extraordinaire. Et il y a, dans Peshmerga, miraculeusement capturé par mon autre caméra, le moment où son pick up saute sur une mine, où les trois combattants qu’il accompagne sont tués sur le coup et où il est lui-même projeté en l’air, l’épaule broyée. J’ai vite compris qu’il avait un œil rare et une intelligence de cinéaste. Alors, avec François Margolin, notre producteur, on l’a, une fois guéri, encouragé à aller au bout d’un script. Puis on l’a aidé à le produire. Et ça donne un film magnifique, qui s’intitule Démineur, qui vient d’être montré au Festival de Duhok et qui a été acheté par Canal+. 

Partir, c’est aussi revenir. Comment regardez-vous la France désormais ? La montée de l’extrême droite, d’une figure comme Eric Zemmour, ne reflète-t-elle pas une nouvelle violence, une guerre française larvée ? La guerre oubliée ne se situe-t-elle pas aussi chez nous ? 

Si, bien sûr. Et je ne crois pas avoir été le dernier à le dire. C’est pour des propos tenus, en octobre 2019, dans un débat musclé avec moi, sur Pétain “sauveur des Juifs” qu’il a été accusé, devant la 17e chambre, de négationnisme. Et c’est moi qui, au tout début de sa campagne, ai posé la question de “ce qu’il fait au nom juif” – autrement dit de ce que sa candidature implique quant au destin des Juifs et du judaïsme en France. Je ne sais pas si, comme l’a déclaré le Grand Rabbin de France, Haïm Korsia, il est “antisémite”. Mais incendiaire des âmes et, donc, fauteur de violence et de guerre civile, il l’est sûrement.  Une phrase, une seule. Celle, ce dimanche, dans son meeting de Villepinte, où il en appelle aux “braves” qui, en grand nombre, seraient “prêts à se battre pour la France”. Au-delà du détournement de mémoire et de son indécence, est-ce que ce n’est pas là un discours de guerre civile ?  

Que dit du pays la résonance que trouve ce révisionnisme de l’histoire ? Il dit que Pétain aurait protégé les Juifs français alors que l’on sait que c’est l’exact contraire qui s’est passé. 

Vieille histoire. Mais qui, hélas, redevient d’une troublante actualité. Ce révisionnisme, c’est le retour de ce que j’ai appelé, il y a très exactement 40 ans, “l’idéologie française”. Ce transcendantal du pétainisme est un horizon mortifère, un suaire étouffant, une boue. De nouveau, nous y sommes.

Une enquête du Monde pointe la bienveillance des élites envers Eric Zemmour. Comment comprenez-vous cette dérive ? 

L’Idéologie française encore. La lâcheté d’une partie de nos élites quand menace, ou déferle, le pire. Classique.

Je reviens à Althusser : qu’aurait-il pensé de tout cela, qu’aurait-il fait de Zemmour ? 

À mon avis, pas grand-chose. Petit mec. Manque de panache et d’envergure. Vous verrez que tout cela finira en farce. Et il n’en restera même pas un objet de pensée. C’est une hypothèse. On verra. 

Les relations internationales et la culture sont les grandes absentes du débat qui émerge autour des élections présidentielles de 2022. Comment comprendre ce manque ?

Plus que le comprendre, il convient de le combattre. J’ai bien l’intention, pour ma part, de travailler à remettre ces questions, notamment celles qui touchent aux relations internationales, au cœur du débat. La géopolitique, c’est de la philosophie. Et, à chaque philosophie, à chaque vision du monde, correspond une géopolitique. Demandez-vous par exemple qui, en France, manifeste le plus d’indulgence à l’endroit de Poutine – et vous aurez une assez bonne grille pour déchiffrer la cartographie politique de l’infamie. 

Face à cette disparition, n’êtes-vous pas, comme beaucoup d’autres acteur·trices culturels (je m’inclus dans la question), un dinosaure ? L’avenir de la culture durera-t-il longtemps ?

Vous savez, “la” culture… J’appartiens à une génération qui s’est très bien faite à l’idée de la disparition de cette culture et dont les grands ancêtres prônaient même sa destruction active (Dada), son dépassement (les surréalistes) ou sa réalisation dans la construction de situations ou, simplement, d’une grande vie (Debord)…  Alors, qu’un certain académisme s’étiole, je ne trouve pas que ce soit un drame. Et que les torrents de fausse littérature, ou d’art spectacularisé et déjà mort, aient tendance à rentrer dans le lit des réseaux sociaux et à se tarir, ce n’est pas la fin du monde. Après, il y a la pensée. L’art dans ce qu’il a de singulier. Il y a la grande littérature dont Debord lui-même, dans les livres stylistiquement somptueux qui ponctuèrent, après La Société du spectacle, les dix dernières années de sa vie, se réclamait en silence. Et ça, il n’est pas question que ça meure. Je ne le souhaite pas. Je ne le veux pas. Mais, surtout, cela ne se peut pas. Car cet avenir-là, oui, dure longtemps. Et cette culture-là, cette culture vivante même quand elle semble morte, cette culture qui résiste à la marée noire du crétinisme, des fascismes de droite et de gauche, de la non-pensée, je sais qu’elle est impérissable. 


Un livre, Sur la route des hommes sans nom (éd. Grasset) et un film documentaire, Une autre idée du monde avec Marc Roussel


Autres contenus sur ces thèmes