JÉRÔME BÉGLÉ : Pourquoi vous êtes-vous intéressé à Daniel Pearl, enlevé puis assassiné l’année dernière au Pakistan ?

BERNARD-HENRI LÉVY : J’ai tout de suite senti que son affaire était exemplaire et hors nome. Par la brutalité du crime d’abord, par la haine qu’elle suppose ensuite, mais aussi par la personnalité des acteurs et des organisations qui y sont mêlés.

Quel a été le cerveau de cet enlèvement ?

Un personnage très étrange qui s’appelle Omar Sheikh. Il est d’origine pakistanaise, mais anglais. Ancien élève de la London School of Economics. Fils de famille archibrillant, cultivé, pas spécialement fondamentaliste. Or ce musulman européen, ce modèle d’intégration réussie, ce nanti, voilà que, du jour au lendemain, après un voyage dans la Bosnie en guerre, il devient ce nouveau possédé, ce terroriste sanguinaire qui organise l’enlèvement puis la décapitation de Daniel Pearl.

Son passage en Bosnie vous désarçonne, car il accrédite l’idée qu’il y a eu là-bas des brigades internationales…

Je l’ai toujours su. Et c’était même l’une des raisons pour lesquelles je réclamais, à l’époque, une intervention occidentale : « Plus nous tardons, plus nous donnons aux Bosniaques le sentiment que l’Europe les abandonne, et plus nous prenons le risque de les précipiter dans les bras des combattants fondamentalistes. » Mais là, c’est vrai que ce cas d’Omar, le visage de ce futur assassin dont je comprends qu’il arrive à Sarajevo en même temps que moi ou presque, me saute à la figure. Alors, je retourne en Bosnie. Je revois le président Alija Izetbegovic. Je cherche les gens qui ont pu connaître cet homme, les traces qu’il a pu laisser.

Quels traits de caractère communs trouvez-vous à tous ces soldats de la religion ?

C’est un drôle de mélange. Des assassins, bien sûr. Des barbares. Des types qui, après avoir égorgé Pearl, sont capables de le découper en dix morceaux pour l’enterrer. Et puis, à côté de ça, des amateurs, des Pieds-Nickelés, avec une vraie dimension ridicule. Omar tombant malade chaque fois qu’il est à la veille d’une action. Ou bien la scène où on voit un journaliste demander à Ben Laden de justifier théologiquement le fait que, parmi les victimes du World Trade Center, il ait pu y avoir des musulmans : « Tu essaies de me piéger, dit Ben Laden, méfiant, presque vexé… mais reviens demain, je me renseigne et je te réponds. »

Omar, dites-vous, fut l’une des pièces maîtresses de l’organisation des attentats du 11 Septembre.

Je découvre que c’est un membre important d’Al-Qaïda et qu’il fait partie des gens qui ont aidé Ben Laden à mettre ses finances en ordre. Al-Qaïda est un gang, une mafia, un système d’extorsion de fonds et de racket, une machine à fric qui sert, aussi, à enrichir ses chefs. Eh bien ! Omar Sheikh est là-dedans. L’ancien élève de la London School of Economics met tout son savoir-faire au service de Ben Laden. Il fait partir des quelques personnes qui, dans son entourage, ont été capables, par exemple, de spéculer à la baisse sur les actions qui allaient être le plus affectée par les attentats suicides. Et ma conclusion, c’est qu’il fait également partie, en liaison avec les services secrets pakistanais, des gens qui ont mis en place le financement de 11 Septembre.

Ben Laden est-il la tête de réseau de la nébuleuse Al-Qaïda ?

Je n’en suis pas sûr. Car c’est une autre conclusion de mon enquête : Ben Laden, lui-même, a des maîtres, des tuteurs, des inspirateurs qu’on ne voit pas mais qui le dirigent en secret. Tel ou tel général des services secrets pakistanais. Tel grand imam. Ou bien ce fameux Gilani sur la piste duquel était Daniel Pearl et dont j’ai retrouvé, à mon tour, la trace. C’est un personnage complètement occulte, qui a commencé sa carrière aux États-Unis et qui y dispose encore d’un groupe de militants. L’une de mes hypothèses, c’est que Pearl est mort parce qu’il était sur la piste de cet homme, le don Corleone d’Al-Qaïda.

L’organisation que vous esquissez fait froid dans le dos…

Oui. Parce qu’elle est mobile, protéiforme, et qu’elle casse toutes les logiques terroristes auxquelles nous étions confrontés jusqu’à présent. On dit « les États terroristes ». D’accord. Sauf que le terrorisme moderne, celui qui tue Daniel Pearl et que lequel j’ai enquêté, est un terrorisme transnational. Un monstre froid sans État. Une ONG du crime, à cheval sur plusieurs États.

Les Américains se sont-ils alors trompés de cible en attaquant l’Irak ?

En un sens, oui. Car s’il fallait nommer l’État qui lui servait de base arrière, ce n’était pas l’Irak mais le Pakistan. Ben Laden s’est caché au Pakistan. Il s’y est fait soigner. Il a séjourné dans l’une des grandes mosquées de Karachi où je suis entré et qui s’appelle Binori Town.

Le président pakistanais Moucharraf est-il au courant que son pays est devenu la plaque tournante du terrorisme international ?

Au courant, sûrement. Il suffit d’une journée à Karachi pour voir que c’est une ville folle, gangrenée par les islamistes, qui y sont comme poissons dans l’eau. En revanche, il est complètement impuissant. Courageux, sans doute. Ayant choisi, peut-être avec sincérité, le camp de l’Occident. Mais dominé par ses propres services secrets, qui sont le vrai pouvoir régnant sur le pays et qui sont eux-mêmes en collusion avec ce qu’il y a de pire dans la mouvance islamiste radicale.

Au terme de votre livre, comme Pearl, vous pensez que Ben Laden et ses amis détiennent l’arme atomique…

Non. Je ne pense pas qu’ils soient encore là. Mais tel est évidemment l’objectif. C’était le thème de la dernière enquête de Pearl. Et c’est l’enquête que, donc, j’ai essayé de reprendre mon tour et de finir. La conclusion de Pearl, et la mienne, c’est que vous avez un Pakistan des savants atomistes qui sont aussi des islamistes convaincus et dont la position est, en gros : « Les Américains ont la bombe… Israël a la bombe… Pourquoi les musulmans, et notamment Ben Laden, ne l’auraient-ils pas à leur tour ? »

Avouez-le, Bernard-Henri Lévy, vous êtes plus fasciné par Omar le criminel que par Daniel la victime…

Cela n’a rien à voir. Pearl était un juste. Un homme lumineux, extraordinaire, dont le destin me bouleverse, mais dont je comprends assez vite le fonctionnement. Le mystère, en revanche, c’est Omar. La gageure, c’est d’entrer dans la tête de ce type et d’essayer de comprendre comment il raisonne. Depuis mes premiers livres, c’est mon obsession. Comment ça marche un fasciste. Ou un stalinien. Et aujourd’hui, donc, un islamiste. J’ai écrit un roman, naguère, qui s’appelait Le Diable en tête. Eh bien ! ce livre-ci c’est un peu Dans la tête du diable

Avez-vous eu peur pendant vos douze mois d’enquête ?

Parfois, oui. J’enquêtais sur un sujet – la mort de Pearl – tabou à Karachi. J’abordais d’autres sujets – la question du programme nucléaire pakistanais – qui sont, également, des sujets interdits. En plus de ça, je suis juif. Et, en plus de tout, j’avais un passé terriblement mal vu dans ce pays puisque j’ai couvert à 20 ans la guerre de libération du Bangladesh que les Pakistanais vivent, aujourd’hui encore, comme une terrible blessure. Tout ça n’était pas fait pour me faciliter la tâche. J’ai rusé, parfois menti, raconté que j’écrivais un roman, pris des rendez-vous à Islamabad alors que je rendais à Karachi, ou l’inverse.

Dans cette titanesque bataille entre l’Occident et le terrorisme, quelles chances nous donnez-vous ?

Je pense que les démocraties l’emporteront mais que ce sera long. C’est une affaire aussi énorme que la bataille contre le communisme. Elle se livrera, cette nouvelle bataille, sur deux fronts. L’islamisme radical contre l’Occident, bien sûr. Mais aussi, à l’intérieur même de l’islam, cette vraie guerre de civilisations que sera l’affrontement des radicaux et des modérés. Il faudra aider les femmes algériennes ou afghanes. Les intellectuels marocains et égyptiens. Il faudra soutenir toutes les forces qui, dans l’islam, luttent pour les lumières, la démocratie. Je n’ai pas changé d’avis, vous voyez, depuis le temps où j’appelais à soutenir les musulmans laïcs de Bosnie ou à voler au secours du commandant Massoud contre les talibans.


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