« Vas-y, exprime-toi ! » Le 10 mars, Nicolas Sarkozy vient de recevoir à l’Élysée trois émissaires de Benghazi. Il est transporté par ce « coup » retentissant. Bernard-Henri Lévy, qui a organisé l’entrevue, a réussi à ses yeux quelque chose dont le Quai d’Orsay était « incapable ». Après la réunion, alors que les Libyens viennent d’annoncer, sur le perron, la « reconnaissance » par la France du Conseil national de transition (CNT), le président appelle le philosophe sur son portable pour l’encourager à raconter, lui aussi, une partie de ce qui s’est dit. BHL déclare ainsi que la France est favorable à des frappes ciblées contre les forces de Mouammar Kadhafi.

Longtemps, l’écrivain-militant a rêvé de faire l’Histoire. Son panthéon personnel, son imaginaire politique, ont toujours tourné autour de cette ambition : être l’acteur d’une grande cause, réveiller le mythe des brigades internationales de la guerre d’Espagne. De grandes figures le hantent comme autant de héros à imiter, à célébrer : Malraux, Izetbegovic le résistant de Sarajevo, Massoud le héros du Panchir…

Le philosophe déclencheur de guerre ? La réalité est un peu différente. Pourtant la presse a consacré partout l’intellectuel français, jusqu’à Newsweek, en « une », le 11 avril : « La guerre de Sarkozy – et comment un philosophe flamboyant a eu gain de cause auprès du président ». Quelle belle démonstration d’influence, pour un homme de plume, de faire croire qu’il a convaincu un chef d’Etat d’employer la force armée !

Quelques jours avant l’entrevue de l’Élysée, le 5 mars, BHL rencontre pour la première fois, le chef du CNT, Moustafa Abdeljalil, à Benghazi. Dans l’après-midi, il appelle Nicolas Sarkozy pour lui proposer de recevoir « les Massoud libyens ». Le chef de l’Etat entrevoit très vite tout l’intérêt de la manœuvre. Il pourra brandir une alternative politique à Mouammar Kadhafi à la face du monde. Placer devant le fait accompli ceux qui, dans l’appareil d’Etat français, ne sont pas convaincus par un scénario militaire. Et pourquoi pas, entraîner ses partenaires de l’Union européenne. Le président veut verrouiller, par un coup d’éclat, une politique qu’il a choisie bien avant que les forces du colonel Kadhafi ne menacent Benghazi d’un assaut imminent.

Sarkozy-BHL, duo improbable dans cette aventure libyenne… « L’emboîtement de deux folies », a commenté Alain Minc. Entre le philosophe et le président, au-delà des clivages politiques, c’est une alliance inédite qui se noue. BHL apporte au président une théâtralité et une caution intellectuelle que Bernard Kouchner, le grand absent de l’intervention en Libye, aurait eu du mal à fournir : écarté du gouvernement, le défenseur patenté du droit d’ingérence apparaissait déjà comme une étoile déclinante.

Quand il reçoit l’appel du philosophe, Nicolas Sarkozy est déjà convaincu qu’il faut en passer par une action armée pour porter un coup fatal au régime de Mouammar Kadhafi. L’insurrection armée a commencé en Libye, le 17 février, à Benghazi et déclenché une répression féroce dans plusieurs villes du littoral libyen. L’idée d’imposer une zone d’interdiction aérienne est très vite discutée au niveau international. Côté français, cette no fly zone deviendra rapidement une formule-valise destinée à cautionner la possibilité d’un engagement plus large.

Car Nicolas Sarkozy a enterré d’une phrase, dès le 25 février, le « Guide » dont il s’était péniblement rapproché en 2007 : « Kadhafi doit partir. » Il est le premier dirigeant occidental à s’inscrire dans une logique de changement de régime. Quelle meilleure occasion de balayer l’image désastreuse donnée par les ratages de sa diplomatie en Tunisie et en Égypte ? Il veut entraîner dans son sillage David Cameron. Le jeune premier ministre britannique pressent un moment « churchillien » et souhaite neutraliser les critiques qui l’assaillent sur sa politique étrangère jugée trop mercantile dans le monde arabe.

David Cameron a donné instruction à son état-major de préparer des plans militaires dès le 28 février, selon le Guardian. Nicolas Sarkozy en a fait autant quelques jours auparavant. Le président a acquis très tôt la conviction qu’il fallait agir militairement en Libye, y compris avec des frappes au sol. Rien n’a filtré publiquement de cette stratégie.

Nicolas Sarkozy a très vite considéré que la no fly zone n’était qu’« une tarte à la crème ». En Bosnie, voilà plus de vingt ans, cette mesure n’avait pas empêché les massacres. Le 1er mars, une réunion est donc convoquée à l’Élysée, en présence des ministres concernés par un éventuel emploi de la force. Le président sait qu’une intervention est loin de faire l’unanimité au sein du gouvernement et chez les militaires. Mais que fera-t-on si le colonel Kadhafi lance des hélicoptères armés de gaz chimiques à l’assaut de Benghazi ? Le chef de l’Etat n’exclut pas d’intervenir sans résolution de l’ONU, comme cela a été le cas en 1999 pour le Kosovo.

La diplomatie française planche, début mars, sur un texte de l’ONU autorisant l’usage de la force. Des responsables arabes sont déjà approchés pour fournir une caution politique. L’émir du Qatar, proche de Nicolas Sarkozy – et que BHL connaît depuis des années grâce au défunt Jean-Luc Lagardère –, est un interlocuteur-clé. Les contingences diplomatiques, les réticences de l’administration américaine, qui attend un feu vert de la Ligue arabe, ont ensuite fait traîner l’affaire en longueur. Le philosophe n’a pas introduit, dans l’esprit de Nicolas Sarkozy, l’idée d’intervenir en Libye, mais il l’a accompagnée, avec une énergie saisissante.

L’intellectuel engagé puise dans sa fortune personnelle pour se porter à de multiples reprises sur le terrain en Libye, accompagné de toute une équipe, cameraman compris. Il organise des séjours en France d’émissaires de l’insurrection, avec étapes à l’Élysée.

Homme de réseaux, bien introduit dans la presse (il est membre du conseil de surveillance du Monde), il a assuré l’« après-vente » efficace de ses initiatives. Récits, photos où on le voit enjamber le canon d’un tank ou donner l’accolade aux rebelles, se sont multipliés. Aux États-Unis, il est l’invité de l’émission vedette de Charlie Rose, un ami de longue date. BHL, militant depuis des décennies de causes épiques et souvent justes, est un génie de la communication. Dans cette guerre, il a mis son goût de l’emphase au service de Nicolas Sarkozy, tout autant que du combat des forces anti-Kadhafi. Il a été un porte-étendard hors pair.

Dans le livre qu’il publie, mercredi 9 novembre, La Guerre sans l’aimer (Grasset), BHL n’écrit pas, noir sur blanc, que l’intervention armée n’aurait jamais eu lieu sans lui. Il en diffuse l’impression. Il répercute, au fil de son épopée libyenne, les commentaires des acteurs ou des observateurs convaincus que son activisme a été décisif. En premier lieu, les chefs de la rébellion libyenne, auxquels le philosophe a parfois servi de scribe, pour des déclarations ne manquant pas de féliciter Nicolas Sarkozy pour son action : la boucle était bouclée.

BHL montre dans le « train » libyen au moment où celui-ci est déjà en marche. Ce qui s’est joué à l’Élysée, avant le 5 mars, n’entre pas dans son champ de vision. Son livre relate ce qu’il a vu et entendu, entre les salons de l’Élysée, son « QG » de l’Hôtel Bristol, les monts du djebel Nefousa et la ville de Misrata assiégée. Il campe un Nicolas Sarkozy chef de guerre, « bloc de détermination, de sérénité ». Il décrit son rôle d’agent de liaison improvisé entre un président consentant et une rébellion assoiffée de reconnaissance.

Dans cette affaire, il y eut aussi le rapport de force avec Alain Juppé, qui fulmine, le 10 mars, de voir le philosophe jouer le « ministre bis » des affaires étrangères. Nicolas Sarkozy et Bernard-Henri Lévy ont en commun une vieille méfiance envers Alain Juppé. Le premier en souvenir de la rivalité politique, le second pour les différends sur la Bosnie. Le drame libyen a réveillé bien des passions françaises…

Le président se sert du philosophe comme d’un puissant agent de promotion de sa politique. Si l’intellectuel n’est pas dupe, il entre de plain-pied dans son combat. Tel un barde, il apporte à Nicolas Sarkozy, clé en main, un récit lyrique : la comparaison avec la colonne Leclerc qui libéra Paris en 1944, la référence à Srebrenica qui ne fut pas sauvée, les « ratages » de François Mitterrand et de Jacques Chirac qu’il fallait corriger au nom des valeurs de la France…

Et peu importait, à ses yeux, le passé « kadhafiste » de certains membres du CNT, les mentions de la « charia », ou encore, la présence parmi les rebelles d’anciens soutiens d’Al-Qaida. Malgré des inquiétudes, rien n’a découragé le philosophe, grand pourfendeur de l’« islamo-fascisme », d’ériger les insurgés, en bloc, en combattants de la liberté.

Au-delà d’une méditation sur le bien et le mal et la peine des hommes à les départager dans l’Histoire, le récit déployé par BHL est une chanson de geste pour Nicolas Sarkozy. Un cadeau qu’aucune stratégie de communication de l’Élysée n’aurait pu égaler. L’entourage du président s’en délecte à l’avance : « Il y aura aussi le DVD ! », se réjouit un proche, car un film doit suivre le livre.

Pour le philosophe, âgé de 63 ans, l’aventure libyenne est l’accomplissement de toute une vie. Il tient enfin le grand roman de la liberté. Après le calvaire de Sarajevo, après l’annulation de la visite de l’Afghan Massoud à Paris, après la non-ingérence armée au Darfour : la Libye, opération réussie ! BHL, en nouveau Byron romantique, s’est vu en émancipateur d’un peuple. En toute sincérité.


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