Mitterrand à Liévin. Je sais que certains sont choqués. Moi, pas tant que cela. Dieu sait si, en effet, l’homme m’a déçu (la Bosnie) ou épouvanté (l’affaire de Vichy). Mais pourquoi ne pas le dire ? Il y a quelque chose qui émeut dans la façon qu’il a, semaine après semaine, de prendre congé de l’époque, de la scène politique, des siens. Une part de comédie ? N’importe. Ne compte plus soudain, à mes yeux, que l’interminable cérémonie des adieux.

La politique se meurt. Deux réactions possibles pour un écrivain (seulement pour un écrivain ?). Soit : « Tant mieux ! c’est aussi bien ! on va enfin pouvoir faire autre chose et, notamment, de la littérature. » Soit : « Horreur ! calamité ! avec la politique, c’est aussi la démocratie qui s’éteint ; que serait une démocratie sans différends ni querelles politiques ? » Selon l’humeur, ou la saison, je vais, comme souvent, d’un avis à l’autre. Ces temps-ci : plutôt la consternation face à une scène où ne domine plus que l’affrontement des petites ambitions, des grands appétits et des querelles de personnes.

La même semaine, ou presque, deux documentaires sur les écrans. La Veillée d’armes d’Ophüls (que je n’ai pas encore vu) et le Tsahal de Lanzmann (où j’ai couru, dès sa sortie). Est-ce une impression ou le bruit fait autour du premier étouffe-t-il, un peu, l’écho du second ? Ce serait dommage. Car Tsahal n’est pas un « carnet de route » mais un film, et ce film est un chef-d’œuvre : moins la suite de Shoah que son accomplissement’, comment le peuple juif renaît, comment une démocratie se constitue, s’arme, se défend – et le rôle de la violence dans l’histoire, si singulière, du peuple juif…

Une « culture de l’émeute », dit Joffrin, dans Le Nouvel Observateur, à propos des violences urbaines à Los Angeles et Paris. Certes. Sauf qu’elle a pour particularité, cette culture, d’être une culture sans mots et, plus encore, sans perspective. Comme je le disais, l’autre soir, chez Anne Sinclair : des blocs de haine brute ; la guerre à l’état pur ; les premières insurrections du genre à n’être portées par aucun discours ni, surtout, aucune espérance. Les canuts lyonnais ? Les ouvriers anglais du XIXe qui, de désespoir, brisaient leurs machines ? Au moins nourrissaient-ils l’illusion d’un monde, et d’un temps, meilleurs. Alors que là, pour la première fois, un temps qui n’est plus gros d’aucune espérance ni d’aucun sens : un temps dont, à la lettre, nul n’attend soudain plus rien.

Encore et toujours la corruption. L’équation, au fond, est simple. La politique, en France (et dans les pays latins, en général) est vécue comme une activité sale, presque honteuse. Eh bien tant qu’il en ira de la sorte, tant que durera le préjugé, la même règle vaudra pour l’argent qui la finance. A politique inavouable, argent inavoué. A politique honteuse, argent occulte et clandestin. Rendre sa dignité à la politique avant, et afin, de la moraliser – c’est presque plus important que le travail des juges et c’est, pour le coup, l’affaire de chacun.

Correspondance, chez Gallimard, de Goethe et de Schiller. Ce moment, très mystérieux, où un écrivain décide, non seulement de publier, mais d’intégrer à son œuvre, ces textes de circonstance que sont un recueil de lettres. Devoir d’amitié ? Volonté d’éterniser le souvenir de l’ami disparu ? C’est ce que dit Goethe. Mais l’explication ne satisfait guère. Et voici l’autre hypothèse qu’impose la lecture, même cursive, des deux volumes : pas une de ces lettres qui n’ait été écrite avec, déjà, dans l’esprit, l’idée de la place qu’elle aurait dans l’architecture d’ensemble.

Les salariés d’Alsthom en grève. De cœur, on ne peut qu’être solidaire. Mais au-delà du cœur ? et si l’on essaie de prendre, sur l’événement, ce point de vue que je n’aime guère mais qui est celui, parfois nécessaire, de la perspective d’ensemble ? Cette idée, alors, de Delors (celle, aussi, de Minc dans son Rapport sur La France de l’an 2000) : entre pouvoir d’achat et chômage il faut peut-être, hélas, et momentanément, choisir ; et c’est en « tenant » sur les salaires que l’on se donne une chance, fût-elle mince, de remédier au problème, tragique, de l’« exclusion ».

Arafat et Gaza. Les plus cruels diront : « Il y a une justice immanente et ce cynique, ce terroriste, cet homme qui, contre Israël, mais aussi contre son peuple, n’a cessé de nouer les plus inavouables alliances, récolte ce qu’il a semé ». Les autres rétorqueront : « Mais non ! aucune faute politique ne mérite pareil châtiment ! et foin, d’ailleurs, du passé : il faut, d’urgence, et sans état d’âme, aider l’OLP dans sa lutte contre le Hamas ! » Une chose en tout cas est sûre : l’affrontement principal au Proche-Orient n’oppose plus les Juifs aux Arabes – mais les intégristes à ceux qui ne le sont pas. Et une autre : loin d’être la queue d’une comète ancienne (le conflit, séculaire, autour de la question de « la Palestine »), cet affrontement est le type même des guerres qui ensanglanteront le siècle qui vient.

L’admirable Écriture et la vie de Semprun. Songé, tout au long de ma lecture, à la phrase de Proust dans le Contre Sainte-Beuve : « Les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère ».


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