Levinas encore, dans le très ancien (1934) En découvrant l’existence avec Husserl et Heidegger récemment réédité par Vrin : « que retient-on d’une philosophie » ? un « savoir absolu » ? ou une batterie de « gestes » et d’« inflexions de voix » qui forment « le visage d’un interlocuteur nécessaire à tout discours, même intérieur » ?

La voix, bien sûr. Le timbre, l’inflexion, de la voix. Cet autre corps d’un écrivain – mais « subtil », évidemment – qu’est l’impression de cette voix. Ainsi, Michel Foucault, dont Gallimard et le Seuil continuent de nous donner les fameux cours au Collège de France. Après Il faut défendre la société, Les anormaux, sous le triple visage des « monstres », des « incorrigibles » et des « onanistes ». La voix, oui, de Foucault. Foucault tel que je l’entends, jusque dans le corps écrit de cette voix.

L’esprit ? « Je veux dire le corps ». Mais attention, dit Paul Audi (Supériorité de l’éthique, PUF) ! « Le corps subjectif, intensif, charnel, vivant – et, à ce titre, invisible. » On est loin de la « moraline » redoutée par Nietzsche dans ce type de livre. On est loin des « petites vertus » qui, peut-être, passent de mode. J’aime cette façon de philosopher sur les styles autant que sur les pensées – à partir de Welles, Kandinsky, Michaux, Rimbaud ou Gary autant que de Descartes et Wittgenstein.

Monstruosité encore, mais « éblouissante » celle-là, et opérant comme une « lumière » pour tous ceux qui, nous dit l’auteur (Bernard Sichère, Le Dieu des écrivains, Gallimard), y reconnaissent leur propre « monstruosité silencieuse » : Proust, Bataille, Genet, Jouhandeau – ces quatre écrivains que leur quête de « sainteté » n’a jamais, explique Sichère, écartés de l’autre sacro-saint principe dont la formule demeure « ne pas céder sur son désir ». Jouhandeau ? Mais oui. Le chapitre le plus étrange, et le plus neuf, de ce beau livre.

Adapter Proust ? Bien sûr. Mais à la façon du calife Haroun al-Rachid en quête d’aventures dans les quartiers perdus de Bagdad (Le Temps retrouvé, IV, 388).

Relu, en marge de Cannes, l’inépuisable Rome, Naples et Florence où je tombe sur cette définition – ô combien de circonstance ! – de la vanité : « nous voulons savoir, avant de rire d’un trait plaisant, si les gens de bon ton le trouvent tel ». Et, dans le Racine et Shakespeare, à propos du « bégueulisme » qui est une variante de cette « vanité » selon H.B. : « dans la vie commune, le bégueulisme est l’art de s’offenser pour le compte des vertus qu’on n’a pas ; en littérature, c’est l’art de jouir avec des goûts qu’on ne sent point ».

Lu, à Weimar (où nous célébrons, avec Arte, le cinquantième anniversaire de la Constitution allemande), les Traces, d’Ernst Bloch – funèbre méditation sur cet autre « processus de démolition » qui peut « fêler », puis « détruire », une démocratie.

L’« album Fédier » de photographies de Heidegger. On rêve d’un Contre Sainte-Beuve pour philosophes établissant qu’on peut avoir été, dans la vie, le pire des salauds, des nazis, etc. – sans que cette saloperie n’entame en rien l’autre vie : celle où prendrait sa source l’œuvre même, admirable, de l’auteur. On rêve d’une vie philosophique qui pourrait se résumer à ce que Heidegger lui-même écrivait d’Aristote – et cela, selon lui, suffisait : « il naquit, il travailla, il mourut ».

Stupeur, et tristesse, chaque fois que je réapprends (étrange statut de ces informations que l’on passe sa vie à redécouvrir, oublier, redécouvrir encore) que Jean Beaufret, le disciple préféré de l’auteur de Sein und Zeit, fut et mourut faurissonien.

Comment vient l’égarement aux intellectuels ? Comment les meilleurs d’entre eux, les plus talentueux, etc., peuvent-ils – encore aujourd’hui, à propos du Kosovo… – tomber dans les panneaux les plus grossiers ? Réponse, chez Spinoza : le « savant », comme l’« ignorant », voit le soleil « gros comme le poing » ; il a une « idée vraie » en plus, mais pas une « idée fausse » en moins ; la connaissance ne remplace pas l’illusion, n’en libère pas – elle s’y ajoute. Surimpression de la vérité et de la passion.

1934, encore. L’année, donc, de Levinas. L’année, aussi, où la philosophie française se reconnaît dans les noms de Koyré, Kojève ou Éric Weil. Cette année-là, donc, l’immense Spinoza de Harry Austryn Wolfson que Gallimard, à nouveau, prend l’heureuse initiative de rééditer. C’est, avec presque un demi-siècle d’avance, la thèse de Deleuze sur le « double régime » de l’Éthique et sa « double vitesse » d’écriture : l’œuvre explicite et, pour ainsi dire, officielle que commentent, depuis trois siècles, les professeurs – et puis, entre les lignes, cachée dans les « scolies » d’une apparente « géométrie », une œuvre plus mystérieuse, plus ténébreuse, qui se nourrit des métaphysiques juives et arabes traditionnelles. Secret des philosophes. La philosophie et ses plombs.


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