Rude semaine pour la Bosnie. Parce que revers militaire ? Reprise des bombardements sur Sarajevo ? Non. Des informations contradictoires. Des déclarations maladroites. Quelques articles – dont celui, argumenté, du correspondant du Monde, Rémy Ourdan. Et, à partir de là, une de ces rumeurs un peu folles, comme seul Paris sait en produire. La Bosnie serait devenue « islamiste ». Sarajevo aurait basculé dans le « fondamentalisme ». Et le rire gras des malins, trop heureux de l’aubaine : ne vous l’avait-on pas dit ? n’était-il pas clair, depuis le début, qu’un mollah se cachait derrière chacun de ces combattants dont vous faisiez des martyrs ou des héros ? Ils l’ont dit, en effet. Et j’ai, moi, pensé le contraire. D’où, sans attendre, le rappel de quelques évidences.

1. La folie fondamentaliste est d’abord une folie serbe. Ce sont les Serbes qui ont voulu la partition. Ce sont eux qui, d’emblée, ont voulu une Bosnie musulmane, aux côtés d’une Bosnie serbe et d’une Bosnie croate. Cet État serait leur victoire. Ce serait la victoire, désormais sans partage, de la purification ethnique et de ses principes. On comprend que les amis de Monsieur Karadzic pavoisent. Le triomphe de l’islamisme à Sarajevo, la défaite des démocrates, des universalistes, des Européens qui constituaient, jusqu’aujourd’hui, l’écrasante majorité de la ville serait, non seulement ce qu’ils annoncent, mais ce qu’ils souhaitent, depuis deux ans et demi.

2. Cette défaite, si elle advenait, serait aussi la nôtre : celle de l’Occident et de la politique suicidaire qu’il a menée. Je n’ai cessé de le dire – pourquoi ne le rappellerais-je pas ? c’est précisément pour conjurer la perspective d’un État islamiste au cœur de l’Europe, qu’il fallait arrêter les Serbes. C’est précisément pour ne pas créer des « réserves » de musulmans – j’ai écrit, ici, des « bandes de Gaza » – qu’il fallait enrayer le processus. Nous ne l’avons pas fait. Nous avons préféré faire de l’humanitaire que prévenir le risque – annoncé – de ce désastre européen. Devra-t-on jouer les étourdis, ou les indignés, le jour où, le pire étant advenu, il faudra récolter ce que l’on aura semé ?

3. Qu’il y ait des fondamentalistes à Sarajevo, nous le savons depuis toujours. Mais ils n’y ont jamais été qu’une infime minorité – tenue à distance, au demeurant, tant par la population que par le pouvoir. Que ces fondamentalistes, qui sont les vrais alliés des Serbes, profitent de la situation, que leur discours, à mesure que le pays s’enfonce dans le malheur, devienne chant des sirènes, bref, qu’il se trouve un nombre croissant de gens pour, en Bosnie, prêter l’oreille à ce prêche : « Cet Occident auquel vous avez tant cru et qui vous a abandonnés, à vous, maintenant, de le renier ; cet Islam dont ils vous font grief, brandissez-le comme un étendard » – comment s’en étonner ? L’étonnant est qu’ils ne l’aient pas fait plus tôt. L’étonnant – le miracle – est que Sarajevo ait tenu si longtemps et soit resté, jusqu’à présent, le seul lieu de l’ancienne Yougoslavie où l’on résistait, en dépit de tout, à la vague intégriste et à son enchaînement fatal.

4. Izetbegovic. Je connais Izetbegovic. Il est mon ami. Je pense être le sien. Et nous avons, on l’imagine, eu maintes occasions d’évoquer ces questions – jusqu’à sa dernière visite à Paris, en mai dernier, où il m’avait longuement interrogé sur Salman Rushdie et où je lui avais dit mon désir de venir, avec lui, à Sarajevo. Je ne peux imaginer que cet homme-là soit devenu un « islamiste ». Je ne peux concevoir qu’il se résigne au naufrage du rêve bosniaque qu’il a incarné. Et si cela était ? Et si je m’étais, si nous nous étions tous, trompés ? Eh bien je le dirais. Et, évidemment, je romprais – la mort dans l’âme, mais je romprais. Car son combat ne serait plus le mien. Sa Bosnie ne serait plus ma Bosnie.

5. Je vais retourner à Sarajevo. Je n’y étais plus allé depuis le tournage de Bosna ! et, donc, j’y retournerai. Je veux écouter. Regarder. Je veux me rendre compte, par moi-même, de l’ampleur de la régression – si régression il y a. Car de deux choses l’une. Ou bien la Bosnie demeure ce foyer de culture cosmopolite qu’elle a été depuis cinq siècles – et qu’elle est, je le répète, demeurée, en dépit de tout, pendant ces deux années et demi d’une guerre atroce. Ou bien ce n’est plus le cas et, sous les assauts conjugués de la barbarie extérieure, de la corruption intérieure et d’une insoutenable solitude, elle tourne le dos à son essence – et alors ce sera comme sa seconde mort, la destruction de son édifice invisible ; et, bien sûr, il faudra le dire.

6. J’ajoute enfin qu’il restera toujours, à Sarajevo, des hommes et des femmes pour refuser l’infamie – c’est-à-dire, par exemple, l’interdiction des mariages mixtes ou l’instauration, dans la culture, d’un climat d’ordre moral ou de censure. Ce sont ces hommes et ces femmes que nous avons, dès le premier jour, soutenus. Nous persisterons, eux, en toute hypothèse, à les soutenir. Et je dirai même qu’il faudrait les défendre, ceux-là, avec une énergie d’autant plus farouche qu’ils seraient devenus minoritaires dans leur propre pays, vaincus, menacés peut-être – alors même qu’ils en maintiendraient l’honneur. Le combat pour l’idée bosniaque continuerait ; désespéré – mais il continuerait.


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