Fin de partie pour Boris Eltsine. Mais fin de partie, aussi, pour les Occidentaux qui sont, au moins autant que lui, responsables du désastre russe. Ils ont commis une première erreur qui est d’avoir cru, ou feint de croire, que l’on sortait du communisme par décret : « ce n’est rien, le communisme ; c’est juste un mauvais rêve, une chimère, une maison hantée ; c’est comme une chape de plomb, coulée sur une société restée vivante et à l’abri de laquelle survivrait, dans l’attente d’un réveil glorieux, une sorte d’homme intact… » Cet « homme intact » n’existait pas. Cette « société vivante » était un leurre. La Russie réelle, celle qui entendait se mettre à l’heure de l’économie marchande réinventée, était un pays brisé où l’on ne devait pas tarder à découvrir que le communisme avait, quoi qu’on en dise – mais comme le disaient, en revanche, et depuis longtemps, les « dissidents » –, commencé de forger son « homme nouveau ». La convertibilité du rouble, remède à l’« homo sovieticus » ? Dissoudre en dix ans, par la seule grâce du marché, soixante-dix années d’un abrutissement sans pareil ? Quelle plaisanterie…

Les sociétés d’Europe centrale, bien sûr, avaient subi un sort de même espèce : mais au moins avaient-elles connu, avant d’entrer dans leur nuit, un vrai moment démocratique. La Chine était celui de tous ces pays communistes où l’effort meurtrier pour rompre avec le « vieil homme », produire un « homme nouveau », casser en deux « l’histoire de l’humanité et du monde » était allé le plus loin : mais au moins restait-il, hors la Chine, de Singapour à Hongkong et ailleurs, une diaspora de marchands chinois sur lesquels pourrait s’adosser, le moment venu, le projet modernisateur. Rien de tel, en Russie. Rien que des apparatchiks, formés à la seule discipline du Parti et dont on a cru pouvoir faire, du jour au lendemain, des apôtres du capitalisme. Notre erreur de principe était là. L’erreur, la bévue furent d’imaginer que l’on pouvait, par enchantement ou presque, greffer une culture marchande dans la tête de ceux que Soljenitsyne appelait jadis « les hommes de granit » et dont Boris Eltsine fournit le prototype…

Cette question de passage du « communisme » au « capitalisme » était la question centrale de ces années. C’était, surtout, une question inouïe, sans précédent connu. Or le plus étrange est que rien n’ait été fait pour la problématiser – le plus étrange, le plus fou est qu’à la question des rythmes comparés de la réforme politique et économique, à la question de savoir comment on construit un État, un droit, un système fiscal, bref à la question politique, juridique, mais aussi philosophique des conditions de possibilité d’une société libre sur les décombres d’un monde nécrosé, nous n’ayons pas su consacrer le dixième de l’énergie investie naguère, par exemple, dans la réflexion sur le totalitarisme. Folie, oui. Aveuglement et paresse de l’esprit. Où est, à nouveau, la responsabilité la plus lourde : l’ivrognerie de M. Eltsine ou la légèreté de ceux – nous tous – qui ont réduit ce chantier immense, et immensément complexe, à une pure affaire de dollars ?

Car il y a pire, au fond, que la quantité d’argent partie, soit en fumée, soit dans le trou noir des comptes numérotés des nomenklaturistes recyclés. Et ce pire, c’est que l’on ait laissé s’installer ce malentendu de fond quant à la vraie nature des besoins d’un pays qui, comme la Russie, passait à l’économie marchande. On attendait des plans : on a eu des lignes de crédit. On espérait un nouveau Jean Monnet : on n’a vu que M. Camdessus. Il fallait un Kojève, capable de penser l’achèvement de l’Histoire occidentale ou, au contraire, son recommencement – au lieu de quoi ne se sont fait entendre que les prédictions de M. Soros ou les cours d’économie appliquée d’un président américain affaibli. Il y avait là le défi intellectuel le plus vaste qu’ait eu à affronter l’Occident depuis un demi-siècle et nous nous sommes déchargés sur la FED, la Deutsche Bank, le FMI et les autres de la tâche de le penser.

Dira-t-on qu’il ne pouvait en aller autrement et qu’il faut bien des capitalistes pour faire naître un capitalisme ? Oui et non. Car jamais capitalisme, justement, ne s’en est remis aux seuls capitalistes du soin de le faire naître. Jamais, plus exactement, il n’a fait l’économie d’une morale (Weber ou Schumpeter disaient une « éthique ») dont les vertus alliaient sens du profit et probité, appât du gain et goût puritain de l’épargne – et n’avaient évidemment rien à voir avec l’ivresse spéculative du trader de Wall Street relooké nouvelle Russie. Les communistes n’étaient pas ces puritains. Experts en double, triple langage, ils ne pouvaient en aucun cas devenir les médiateurs de ces « vertus ». Et toute la question est là : où les jeunes Russes d’aujourd’hui les auraient-ils trouvées, où auraient-ils pris les modèles de l’éthique marchande en gestation, dès lors que nous n’avions nous-mêmes à leur offrir que l’image du yuppie vivant le capitalisme comme un gigantesque casino ?


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