J’ai rencontré une femme kamikaze, à Colombo, capitale de Sri Lanka. Je lui ai fait raconter les années de formation, préparation idéologique et technique, lavage de cerveau, conditionnement. Je lui ai fait dire comment une jeune femme peut, un beau matin, avaler son dernier café, prendre son dernier autobus, choisir sa cible, l’étreindre et déclencher le système de mise à feu de la veste suicide qui va les faire sauter toutes les deux. Colombo n’est, certes, pas Tel-Aviv. Et l’islamisme politique ne fonctionne pas, j’imagine, comme l’hindouisme radical. Mais enfin… De cette rencontre, que j’ai rapportée dans Le Monde, je tire néanmoins quelques conclusions simples. L’effet de secte. L’extase de la mort et du martyre. La faiblesse de toutes les explications en termes de misère, détresse, « prolétaires-absolus-qui-ne-posséderaient-que-leurpropre-corps-et-n’auraient-d’autre-ressource-que-de-jeter-leur-propre-vie-sur-le-marché-de-l’Histoire-universelle ». L’échec, donc, de toutes les théories progressistes ancrant ce genre d’acte suicidaire dans je ne sais quel désespoir et faisant ainsi l’impasse sur ce qu’a de spécifique, à Sri Lanka comme au Proche-Orient, le délire fondamentaliste. Et puis le fait, aussi, que face à quelqu’un qui fonctionne ainsi, face à un homme qui est prêt à donner cette vie-ci en échange des neuf vierges qu’on lui promet au paradis, face aux dizaines de human bombs en puissance qui sont probablement déjà mêlées à la population de Jérusalem et Tel-Aviv, les armées régulières, les polices, la vigilance des citoyens sont tragiquement démunies. Ce colonel du Fatah dont j’avais, ici même, il y a quelques mois, rapporté la sentence : « nous aimons beaucoup plus la mort que les juifs n’aiment la vie ».

L’information de la semaine, cela dit, c’est le sondage selon lequel trois Palestiniens sur quatre seraient favorables à la poursuite des attentats-suicides. Ce chiffre laisse sans voix. Et il est à prendre, évidemment, avec toutes les précautions d’usage. Mais enfin comment ne pas voir qu’il confirme, là aussi, ce que nous sommes quelques-uns à dire depuis des mois ? Comment ne pas dire qu’il va dans le sens de cette radicalisation de la rue palestinienne que j’avais moi-même, cet hiver, pu constater à Ramallah et dont j’avais rendu compte dans ces colonnes ? Non plus la colère, mais la haine. Vraiment la haine. Cette haine terrible, recuite depuis des décennies au feu doux des médias, des manuels scolaires empoisonnés, des prêches de certains imams. Une haine qui ne reproche plus aux juifs d’occuper telle ou telle partie de la Palestine, de se doter de tel ou tel gouvernement, de s’offrir à Sharon, de multiplier les colonies, etc., mais d’être là, simplement là, corps étranger en terre d’islam, souillure indélébile, scandale. Une haine totale. Une haine qui débouche à nouveau, comme dans les années 50 et 60, et on croyait ce temps révolu, sur le refus d’Israël comme tel et l’espoir de le voir bientôt quitter la scène. L’idée (j’ai entendu cela ; on l’entend de plus en plus souvent, dans les cercles de l’intelligentsia palestinienne éclairée ; et c’est même tout le sens de ce bizarre regain du thème du droit au retour dont chacun sait bien qu’il signifierait ni plus ni moins que la disparition de l’Etat juif), l’idée, donc, que ce n’est rien cinquante ans à l’échelle de l’Histoire universelle et qu’Israël pourrait n’être, après tout, qu’une très brève parenthèse dans la longue histoire du Proche-Orient et du peuple juif. Je ne dis pas que cette haine soit inexpiable. Ni qu’il faille, à cause d’elle, renoncer à la paix. Mais je dis que cette paix, qui est le salut d’Israël, il faudra prendre l’habitude, pour un temps, de la vouloir pour deux.

Car que faire face à la haine ? Quelle politique face aux débordements mystiques de kamikazes dont la multiplication précipiterait Israël dans la crise la plus tragique de son histoire ? Faire pression sur Arafat, sans doute. Le sommer de mettre au pas ceux des fauteurs de guerre qui, comme les Tanzims, dépendent de lui. Exiger qu’il agisse sur des radios, des journaux qui, eux aussi, sont sous son entier contrôle et dont les appels au meurtre quotidiens sont de sa responsabilité personnelle. Obtenir enfin qu’il fasse remettre en prison les cent ou cent dix militants du Djihad et du Hamas impliqués dans la vague d’attentats de 1996 et qu’il a fait libérer en octobre dernier, au commencement de la nouvelle Intifada. Mais cela ne suffira pas. Et Israël ne sortira de cette nasse que si l’on prend enfin conscience qu’il n’y a qu’une manière à la fois digne et efficace de protéger Tel-Aviv et Jérusalem : tracer une frontière ; s’y tenir ; se donner tous les moyens, militaires et politiques, de la défendre ; bref, en se séparant des populations de Cisjordanie et de Gaza, en démantelant toutes les implantations juives de Judée et Samarie, condamner Arafat à cet Etat dont, visiblement, il ne veut pas et qui est, pourtant, pour tout le monde, la seule issue.


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