On a l’impression qu’en France les intellectuels sont une espèce en voie de disparition, on ne les entend plus. Pourquoi ?

Je crois que les intellectuels sont toujours là et même qu’ils ont plutôt fait des progrès par rapport à autrefois. À l’heure où nous parlons, je trouve qu’ils ont acquis une vraie maturité. Y compris dans le silence que vous évoquez. Chaque événement ne suscite pas chez eux cette précipitation et cette hâte à trancher qui, en général, en général, les égaraient. Aujourd’hui, ils préfèrent prendre le temps et du recul avant de s’exprimer. S’ils ont quelque chose à dire dans le crise du Golfe, mieux vaut que ça ne soit pas dans les mêmes termes que les généraux qu’on interviewe à la télévision. Il arrivait à Sartre, au talent près, de parler comme un secrétaire général de la CGT à Billancourt. Les intellectuels ont compris que ce n’est pas là qu’on les attend.

Quel rôle les intellectuels français devraient-ils tenir dans cette guerre du Golfe ?

D’abord penser, ensuite refroidir les passions. Il ne s’agit pas de monter sur des tonneaux pour lancer des slogans débiles. Les intellectuels (je parle bien sûr de leur intervention en politique) doivent faire la chasse à l’enthousiasme, à la ferveur. En l’occurrence, il leur appartient de dire : la guerre du Golfe est un événement gravissime, important, etc., mais ça n’est pas la fin du monde.

Est-ce que l’intellectuel doit penser à ce que sera l’après-guerre ?

Bien sûr.

Sous le titre Les Aventures de la liberté, vous venez de réaliser une série de quatre émissions pour Antenne 2 et surtout d’écrire un livre qui sortira en mars chez Grasset où vous retracez l’histoire des intellectuels depuis un siècle. Pourquoi cette démarche ?

C’est une longue histoire. Cela fait cinq ou six ans que je me suis lancé dans ce travail. Vous savez : je fais partie des gens dont les racines se situent plus dans l’esprit que dans la terre. Alors j’ai éprouvé le besoin de raconter l’histoire de ces consanguinités d’idées, de ces apparentements spirituels et aussi, bien sûr, de ces affrontements. Bref, une histoire de famille, une affaire de généalogie. C’est ça, oui : essayer d’y voir un peu plus clair dans ma généalogie intellectuelle.

Vous dites que le mot « intellectuel » est né au moment de l’affaire Dreyfus.

Tout à fait. Il figure pour la première fois dans le journal de Clémenceau, avec le fameux « manifeste ». Jusque-là, le substantif « intellectuel » n’existe pas. C’est un adjectif. Et un adjectif péjoratif qui rime avec « esprit fumeux ». Alors, par une sorte de bravade, les intellectuels le reprennent à leur compte. Ils s’approprient cette grimace d’eux-mêmes que leur offre l’adversaire. Et tout cela parce qu’ils sont convaincus de l’innocence d’Alfred Dreyfus et qu’ils entendent le faire savoir haut et fort. Un intellectuel, c’est quelqu’un qui se prétend l’intercesseur entre les hommes et l’universel.

J’ignorais que les premiers à avoir pris position pour Alfred Dreyfus et donc à mériter l’appellation d’intellectuels, n’étaient pas des écrivains mais des peintres.

Les premiers, je ne sais pas. Mais c’est vrai que des gens comme Pissarro et Monet ont joué un rôle fondamental dans la constitution du mouvement en faveur de Dreyfus.

Y a-t-il eu un moment où le terme « intellectuel » a cessé d’être péjoratif ?

Il y a toujours eu les deux. La France, si vous préférez, a toujours été à la fois la patrie des intellectuels et de ceux qui réfutent leur existence. Ces deux tendances très forte cohabitent et se font un constant bras de fer. Au moment de la guerre d’Algérie, par exemple. Le terme « intellectuels » chez certains fait office d’insulte. Chez d’autres, il désigne ceux qui, contre la démission générale, tentent de sauver l’honneur. De même la considération que l’on a pour Sartre, considéré comme un intellectuel glorieux, connaît des amplitudes variables et brusques.

C’est la Révolution bolchévique qui, au début de ce siècle, a le plus soulevé les passions des intellectuels. Mais que d’erreurs !

Avec le recul, nous savons aujourd’hui que la Révolution bolchévique était antidémocratique et ne succédait pas à un régime autocratique, mais à un régime parlementaire. Les intellectuels français ont commis l’erreur de prendre cette révolution pour une nouvelle aurore. Cela dit, dans ce livre comme dans ce film, j’essaie de comprendre, de me mettre dans la tête de ces gens au moment où ils choisissent de devenir communistes. Certains d’entre eux pensent que c’est la Révolution française qui recommence sous une nouvelle forme. D’autres sont fascinés par l’ascétisme des dirigeants bolchéviques. Les troisièmes sont hantés par cette folle envie de pureté qui aura été selon moi la grande maladie du XXe siècle.

Par quoi est-elle motivée, cette quête de pureté ?

Ce que je sais, c’est qu’elle est le cœur même de ce totalitarisme dont nous commençons tout juste à nous remettre avant d’entrer dans autre chose. Le totalitarisme, ça n’est pas seulement un État tout puissant avec des milices et une police, c’est aussi l’idée que l’on peut purifier l’espèce humaine.

Vous parlez de pureté, mais vous notez aussi que ces intellectuels qui adhèrent au communisme, puis ensuite au fascisme, ont eu des motivations souvent troubles, qu’il y aurait une sorte de sexualité refoulée dans leur adhésion. Pouvez-vous nous expliquer ce paradoxe ?

Dans ses entretiens avec Patrick Modiano, Emmanuel Berl notait : « Au fond Drieu la Rochelle était quelqu’un qui rêvait de se faire enculer par les nazis ». La phrase peut paraître triviale. Mais quand on observe les images de Drieu la Rochelle, de Brasillach ou de Romain Rolland, cette dimension-là est évidente. On ressent chez eux un mélange de juvénisme (voilà encore une passion qui fait problème, cette fascination sans limite de la jeunesse), de religiosité, de culte de la vie et de son jaillissement. Avec à l’arrivée des images troubles. Et en effet une forte charge sexuelle. Songez à ce fragment de Romain Rolland, que je cite dans le film : « Je me sens plus libre sous les cuisses dures d’une dictature que dans les clôtures d’une pseudo-démocratie ». Lisez encore Les Nouvelles Nourritures de Gide, remake des Nourritures terrestres, et qui est écrit au moment où il devient communiste. C’est un livre presque obscène.

La violence aussi est une des composantes du mouvement intellectuel, on est saisi par la vigueur haineuse de leurs écrits.

Il est vrai que jusqu’à une date récente, les plus grands écrivains, les plus respectables, s’exprimaient bien souvent comme parleraient aujourd’hui des agitateurs d’extrême droite ou d’extrême gauche. Cette violence s’est éteinte assez récemment. En fait, après Sartre dont les textes dans La Cause du peuple sont très virulents. […]

Maintenant que votre livre est terminé, qu’allez-vous dire ?

J’ai donné une interview à un journal israélien où je m’adresse entre autres aux intellectuels palestiniennes des territoires occupés. Je pense comme beaucoup de gens, que ce seront eux la grande victime de cette guerre du Golfe. Il est minuit moins cinq pour les Palestiniens. Ils ont fait une erreur historique, colossale et meurtrière. Ils sont revenus vingt ans en arrière en soutenant Saddam Hussein et Arafat… S’il ne s’élève pas des voix palestiniennes pour dire : « Il y a maldonne, nous ne sommes pas des collabos », je crois que le peuple palestinien en prend encore pour vingt ans.

Vous semblez avoir une tendresse particulière pour Malraux. Qui faites-vous entrer dans votre panthéon personnel ?

Dans mon panthéon personnel, il y aurait sûrement Camus parce qu’il a été constamment courageux. Mauriac parce qu’il a joué un rôle tout à fait intéressant dans cet éternel théâtre : le rôle de celui qui passe son temps à dire à sa classe d’origine ce qu’elle est, à la limite de ne pouvoir entendre. Et puis Malraux parce qu’il est un vrai héros. Je pense, soit dit en passant, qu’il est encore sous-évalué littérairement. Et puis c’est un personnage admirable, avec une énigme à peu près aussi vertigineuse que celle de Rimbaud partant vendre des armes et des chameaux : c’est son passage au gaullisme. […]

Croyez-vous qu’il y ait aujourd’hui encore des leaders d’opinion ? Qui y rangez-vous ?

Il est toujours difficile de se risquer à cet exercice-là. Tout ce que je peux vous répondre, c’est qu’il y a quelques contemporains présents dans mon livre. Le choix est arbitraire. Certains sont connus, d’autres inconnus. Alors qui, eh bien Philippe Sollers, Régis Debray, Christian Jambet, Daniel Rondeau ou bien encore Jean-Paul Enthoven.

Les idéologies sont-elles mortes ? Tout le monde le dit.

C’est vrai et faux à la fois. Il y a eu une période de surchauffe idéologique majeure qui a produit les désastres que nous savons. Puis les intellectuels, comme les chats échaudés, se sont repliés sur des positions minimales. Aujourd’hui, nous entrons dans une troisième phase où l’on se rend compte qu’une pensée trop faible ne va pas non plus. Un signe : pour ce qui me concerne, j’ai eu le sentiment de reprendre du service idéologique. Non pas que cela me réjouisse, ni que j’aie attendu cela impatiemment. J’ai eu une période querelleuse, combative. Puis il y a eu toute une autre période où je m’accommodais assez bien d’une histoire plus froide. C’est le moment où j’ai écrit mes romans. Et encore une fois, ça me convenait parfaitement. Mais bon ! Apparemment, c’est reparti. Vous vous rappelez toures ces bêtises autour du thème de la fin de l’Histoire ? Il n’en est plus question. Le sol tremble sous nos pieds. Il faut essayer de penser le monde qui vient.


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