Juste, dans le dernier livre de Baudrillard, Power Inferno, éditions Galilée, l’idée de soustraire le terrorisme à toutes les interprétations théologiques, c’est-à-dire, au fond, eschatologiques, qui se sont multipliées après le 11 septembre : Islam versus Occident, revanche des pauvres et des damnés, retour de l’Histoire, contestation de l’ordre mondial, guerre des civilisations, dernier sursaut d’un réel à l’agonie, réinjection de positivité dans un monde fantomatique et réduit à ses hologrammes, rendre un sens à ce qui n’en avait plus, etc.

Juste ce qu’il appelle, en écho manifeste à Nietzsche et à Bataille, « l’hypothèse souveraine » : l’acte terroriste postmoderne vu comme un acte singulier, stupéfiant, sans écho ni réplique, sans signification ni représentation ; une sorte d’événement fatal, aux conséquences maximales, avalant, dans un même effet de souffle, tous ceux qui l’ont précédé comme ceux qui voudraient lui répondre – toute la préhistoire anarchiste, nihiliste, etc., des meurtriers délicats façon XIXe ou XXe siècle comme tout le fracas des guerres qui prétendent lui répondre, le contrer, l’extirper.

Juste encore, et beau, le portrait d’un monde où maîtres et esclaves auraient échangé, une dernière fois, leurs traits et leurs emblèmes : le maître, dans la dialectique hégélienne, était celui qui s’exposait à la mort tandis que l’esclave, privé de mort et de destin, était voué à la simple survie, au travail ; eh bien, le maître serait aujourd’hui, à l’âge des guerres zéro mort et de la religion victimaire de l’Occident, ce vivant surprotégé, presque à l’abri du mal et de la souffrance, laissant à d’autres, face à lui, la noire ressource de jouer leur propre vie, de la mettre en jeu et en mouvement – Baudrillard, à ce point, ne prend pas position, il décrit, et sa métaphysique du terrorisme est forte.

D’où vient, alors, le désaccord ? D’où vient que je ne puisse lire ce nouveau livre – comme, d’ailleurs, le précédent, L’esprit du terrorisme, écrit au lendemain du 11 septembre – sans un profond malaise ? Je dirais, s’il fallait cerner les choses, que je fais à ce texte trois grands reproches.

Un usage trop large, d’abord, du concept de souveraineté qui, quand il devient, au fil des pages, l’autre nom d’une altérité radicale dont le seul propos serait, « hors de tout jugement de valeur ou principe de réalité politique », de mettre en échec la « pensée unique et dominante », en vient à englober à peu près n’importe quoi : n’importe quel acte « réfractaire » ; n’importe quel acte ou pratique de « haute intensité » ; l’acte terroriste, donc, aussi bien qu’un effet de langue, de corps ou de culture ; le geste du kamikaze mis sur le même plan, en somme, que n’importe quelle autre altérité déjouant, par son irréductibilité, la désastreuse transparence de la mondialisation et du monde.

Une dérive de la notion d’événement paroxystique : c’était, dans les grands textes des années 80, une façon de déranger l’échange réglé des différences, d’interrompre la production ininterrompue de positivité qui est la marque de l’âge contemporain ; c’était une façon de raconter l’Histoire comme une trajectoire asymptotique se rapprochant indéfiniment de sa fin, ne la rejoignant jamais et s’en éloignant, pour finir, en sens inverse ; voici que le même mot désigne l’idée d’un terrorisme qui n’« invente rien », n’« inaugure rien », mais « exacerbe » une terreur « déjà partout » ; voici que Baudrillard nous fait le coup de la violence en « suspension » dans le monde ordinaire, présente « à doses homéopathiques » dans la logique, par exemple, des marchés financiers et portée par les islamistes à son ultime vérité ; voici qu’une idée forte rejoint l’idée beaucoup plus banale, et terrible, d’une violence latente du système que la violence révolutionnaire ne ferait que radicaliser et extrémiser.

Car Baudrillard dit « le système ». Comme Sartre dans les textes les moins inspirés de sa période mao, comme Genet dans son apologie de la bande à Baader, comme la vieille gauche, en un mot, des années 60 et 70, il continue, quoi qu’il en dise, de voir le monde comme une totalité maléfique, dominée par des forces implacables et rusées ; il continue, en dépit de pages lucides sur la théorie du complot, de voir l’Histoire comme l’affrontement entre un « système » arrogant, fermé sur lui-même, saturé de sens et d’efficacité, et des « forces hétérogènes » que l’on voit « partout se lever » et « résister » à la « puissance homogénéisante » de la « mondialisation ».

Il est, ce Baudrillard-là, en deçà de lui-même et de ses propres intuitions. Il régresse par rapport à ses hypothèses athéologiques et antidialectiques de départ. Il redevient prisonnier des pires scies du progressisme et de leurs réflexes conditionnés. Quand il reprend, pour finir, l’allégorie borgésienne des peuples vaincus, exilés derrière les miroirs, qui cessent, un beau jour, de ressembler à leurs maîtres et repartent à l’assaut de l’empire, tout est dit. Il ne lui reste plus, pour finir, qu’à opposer la « puissance vitale » du kamikaze à la « puissance de mort du système ». Hélas.


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