J’ai de la sympathie pour Arnaud Montebourg.

J’aime son verbe kouchnérien, haut perché, précipité, qui donne toujours le sentiment de courir après son objet perdu.

J’aime sa gouaille, son culot et, quand il décide de nous la jouer (surjouer ?) éloquence de Salut public, cette façon de descendre dans les graves qui le fait ressembler à mon vieil ami (qui fut son mentor) l’avocat Thierry Lévy.

Je me souviens de ce jour où il était venu, seul de son espèce, discrètement, dans un cinéma de quartier où se tenait un rassemblement de soutien au cinéaste iranien Jafar Panahi.

Je me souviens d’un autre jour, veille des primaires socialistes, où il m’avait invité à déjeuner pour, avec son enthousiasme presque communicatif de grand plaideur capable de changer en or le plomb d’une idée fausse, m’exposer ses thèses sur la démondialisation.

Et le fait est qu’il y a, chez lui, une ardeur, une flamme, une sincérité tantôt volcanique et tantôt candide qui changent du cynisme, quand ce n’est pas de la vulgarité, que dégorge, ces temps-ci, toute une part de la classe politique.

Sur l’affaire de Florange, pourtant, il se trompe.

Et, quoi qu’il en dise aujourd’hui, quoi qu’il nous explique, ou tente de nous expliquer, de ses vraies intentions qui étaient de vouloir la nationalisation sans la vouloir tout en la voulant et en voulant surtout tordre le bras d’un Mittal ne comprenant que les rapports de force, il a même commis ce que l’on appelait, jadis, une erreur théorique et politique.

Nationalisation n’est pas un gros mot, évidemment.

Elle se justifie – c’était le grand exemple que donnait toujours Raymond Aron dans ses leçons au Collège de France – quand il s’agit, en 1937 par exemple, de donner à une France tout juste sortie du monde rural un réseau de voies ferrées dont la moitié seront, on le sait d’avance, structurellement déficitaires.

Elle se justifie – c’était le grand argument du CNR et ce sera, après la Libération, encore celui d’Albert Camus – dans la France en ruine de l’après-Vichy qui se retrouve avec des élites, patronales mais pas seulement, déshonorées par leur consentement au pire et mal placées, par conséquent, pour prétendre reconstruire.

Elle se justifie encore quand on décide, comme aux Etats-Unis, dans les premiers mois de la première présidence Obama, d’empêcher la crise systémique (en bon français, apocalyptique) qu’aurait impliquée une deuxième faillite du type Lehman Brothers ou quand on entreprend, en nationalisant General Motors, de faire le travail de redressement (en clair, de restructuration – et, en encore plus clair, de licenciement, de fermeture de sites non compétitifs, de suppression de marques mortes) qu’aucun capitaliste privé n’aurait eu le courage d’engager.

Mais à Florange ?

Ou, comme cela se murmure, sur le site de Rio Tinto, à Saint-Jean-de-Maurienne, en Savoie ?

Eh bien, c’est le contraire.

On aurait, non redressé, mais préservé et, aux frais du contribuable, muséifié des hauts-fourneaux obsolètes dont une gauche type Obama se serait précisément employée à recycler ailleurs, autrement, le potentiel et la culture.

On aurait, comme dans la fable de Malaparte sur les cadavres de soldats ligotés à des vivants, pris le risque de voir le mort saisir le vif et toute notre sidérurgie (production, transformation ; filière froide, filière chaude) se laisser gangrener par des dispositifs industriels fantômes maintenus artificiellement.

On aurait créé un précédent, pour ne pas dire une jurisprudence, entendus comme tels par tous les Petroplus, PSA Aulnay et autres chantiers navals de Saint-Nazaire qui sont dans une situation analogue et n’auraient pas compris pourquoi ce qui valait pour Florange ne vaudrait soudain plus pour eux.

On aurait, par parenthèse, adressé un bien mauvais message à ces fameux marchés financiers dont on peut penser ce que l’on veut mais qui ont, que cela plaise ou non, le pouvoir de coter la dette française, donc de décider à quel taux la France empruntera le prix de son redressement et d’aider, donc, ou de freiner, le cours de sa convalescence.

Et puis il y avait dans tout cela, enfin, des accents de haine anti-patrons et, plus précisément, anti-patrons mondialisés qui n’est pas le son le plus subtil à faire entendre aux investisseurs étrangers dont la France a bien besoin pour compenser le manque à gagner généré par le départ de ceux de ses investisseurs tricolores qu’effraie la politique fiscale de M. Hollande.

Que la mondialisation ne soit pas la panacée, j’en suis le premier persuadé.

Que la situation qu’elle crée appelle des régulations nouvelles, je l’ai dit ; je le redirai ; et, de le dire précisément, de le traduire en mesures concrètes proposées à l’Europe et au monde, serait, pour une France se voulant exemplaire, une tâche autrement plus exaltante, et utile, que la remise au goût du jour des vieilles lunes de cette gauche guesdiste, bêtement étatiste, sourdement souverainiste, qui est une de nos plaies nationales et fut le grand péché du mitterrandisme première manière.

Démondialiser, en revanche, jouer de ces réflexes et de ces méthodes souverainistes, s’affranchir de la réalité comme d’autres, autrefois, quand il s’avisait de mal voter, rêvaient de dissoudre le peuple, c’est la pire des solutions : celle où, pensant faire l’ange, on fait la bête – et où, croyant sauver 630 emplois, on en détruit, à terme, davantage et on crée les conditions d’une durable régression.