Pourquoi est-ce, précisément, une personne formée en Europe que l’on retrouve en assassin, criminel organisé, passant les frontières sous de multiples identités ?

On avait fini par l’oublier, à force d’approche théorique : la philosophie, pour les Européens, commence par le récit, par la confrontation avec l’histoire immédiate. Cette narration devient vitale quand notre raison, notre chère raison, vacille devant ces nouvelles certitudes qui lui sont, en apparence, étrangères et qui auront marqué l’entrée dans le nouveau siècle. Combien de fois sommes-nous restés muets devant les images d’un avion lancé sur une tour de New York, d’un adolescent vêtu d’une ceinture de bombes ou devant le visage de Daniel Pearl, froidement assassiné sous l’œil d’une caméra ? Ces mots dont on dit vulgairement qu’on ne les trouve pas, cette parole paralysée, Bernard-Henri Lévy les affronte, en posant simplement une question : Qui a tué Daniel Pearl ?

On croirait un titre de polar, ce dont l’auteur n’est guère coutumier, bien que ce récit, épisode britannique oblige, fasse parfois songer à Alfred Hitchcock et à John Le Carré. Une énigme criminelle aux résonances politiques, en quelque sorte ! Mais l’enquêteur n’est pas un privé ou un agent désabusé des services secrets. C’est un philosophe reconstituant les motivations, l’itinéraire, la formation du coupable. Il se souvient, Bernard-Henri Lévy qu’un crime semblable avait été commis tout près de nous, perpétré par des intellectuels de notre génération, qui se réclamaient de ces idées révolutionnaires partagées alors par toute une jeunesse dont, peu ou prou, nous faisions partie. L’enlèvement, la séquestration, le meurtre : la dernière scène, se passe en un pays réputé mystérieux, le Pakistan, la victime se nomme Daniel Pearl, la précédente se déroulait en plein cœur de Rome, avec cette même issue terrible, l’assassinat d’Aldo Moro, leader de la démocratie chrétienne.

La ressemblance ne s’arrête pas au geste des criminels. Les meurtriers d’Aldo Moro sortaient des meilleures universités italiennes, ils y avaient étudié la philosophie, ils étaient nourris de culture européenne, ils vivaient même au milieu des trésors de Milan, de Florence et de Rome. Trente ans plus tard, le cerveau de l’enlèvement et de l’exécution de Daniel Pearl, s’appelle Omar Sheikh, il est né à Londres, il a étudié à la London School. Un Anglais parfait, note Bernard-Henri Lévy. Un jeune homme qui aurait dû prendre sa place dans ces nouvelles élites de Londres qui, de plus en plus souvent, désormais, intègrent, plus naturellement que les nôtres, des diplômés originaires des territoires mythiques de l’ancien empire.

Les Indes ! Le premier récit de Bernard-Henri Lévy est réédité sous le titre Les Indes rouges. Il s’agit déjà du Pakistan, de sa partition après le soulèvement des Bengalis. C’était là le premier d’une série de voyages et d’engagements qui ont amené BHL sur des terres peuplées majoritairement de musulmans. L’Afghanistan, la Bosnie, l’Algérie. De nouveau l’Afghanistan. Ces voyages et ces engagements ne relevaient pas d’une fascination romantique ou littéraire pour l’Orient, même pour un écrivain que rattrape toujours l’ombre de Malraux. C’est une conviction qui fait bouger Bernard-Henri Lévy : il sait, depuis longtemps, qu’un affrontement se noue, parmi ces peuples. Il y a Massoud l’Afghan, les démocrates algériens, les partisans d’une Bosnie libre et pluraliste, ou encore les intellectuels palestiniens rencontrés dans les universités de Cisjordanie, et il y a ces forces obscures, implacables, saisies par cette pulsion de mort qui, décidément, n’est pas une inconnue pour l’Europe.

La passion de BHL pour l’affrontement qui traverse les peuples de culture islamique le place des deux côtés de l’affaire. Daniel Pearl est un frère, un jumeau, presque. Un intellectuel occidental qui, nous dit l’auteur, a cherché, comme lui, cette autre face de l’Islam, cette grande civilisation, empreinte de douceur et d’amour de la vie. Omar Sheikh, cet Anglais originaire des Indes musulmanes n’est pas, non plus, un barbare lointain, surgissant d’on ne sait quel territoire inexploré. Il a participé à des combats que Bernard-Henri Lévy partageait, quand il s’agissait de l’indépendance d’un peuple.

Pourquoi est-ce, précisément, un intellectuel formé en Europe que l’on retrouve en assassin, criminel organisé, passant les frontières sous de multiples identités ? Omar Sheikh, comme Zakarias Moussaoui, comme tant d’autres, comme Oussama Ben Laden lui-même, porte quelque chose de notre propre histoire. Ils sont notre miroir, écrit BHL et il est, vrai, qu’encore une fois, le scénario du meurtre de Daniel Pearl a répété, au Pakistan, celui d’un autre perpétré à Rome. Autrement dit : ce n’est pas une autre civilisation que nous affrontons au travers du terrorisme, c’est la nôtre. Ou bien autre chose que la civilisation, nous dirait un presque homonyme, Primo Lévi, c’est-à-dire l’humanité, la même des deux côtés, celle de Daniel Pearl comme celle d’Omar Sheikh.

Le livre de Bernard-Henri Lévy ne comporte pas, en couverture, de définition, de classement catégoriel. Roman, récit, journalisme, philosophie ? Tout à la fois. Le terme « journalisme » est, hélas, dévalorisé, suspect de ne s’attacher qu’à la surface des choses. On craindrait presque de froisser un auteur, en pointant sa proximité avec un genre littéraire où, pourtant l’on retrouve les traces d’Albert Londres, de Joseph Kessel et d’Albert Camus. Mais Bernard-Henri Lévy travaille en journaliste. Qui a tué Daniel Pearl ? est un reportage et une enquête, l’œuvre d’un journaliste d’investigation, donc. C’est, en même temps, pour cette raison, un récit philosophique, traquant la vérité profonde de notre époque, de ce siècle né des flammes et les gravats et qui vit ses premières années dans les fracas guerriers. Sans nul besoin de polémique, Qui a tué Daniel Pearl ? est une cinglante réponse à ceux qui demandaient, non sans quelques sarcasmes, si cette manière de passer sans cesse d’un pays à l’autre était bien compatible avec la philosophie. Car c’est bien l’enquête sur place, les rencontres qui font de ce livre une véritable critique de la déraison qui hante notre monde.


Autres contenus sur ces thèmes