S’il n’y avait qu’un événement, vraiment un seul, à retenir de cette année 2014, ce serait, pour moi, l’événement ukrainien.

Porochenko. Il est rare qu’un événement d’importance finisse par s’incarner en un homme. Et il est constant, à l’inverse, que cette incarnation, ce surgissement d’un homme symbole, cet art qu’a l’Histoire de s’emparer de lui pour, comme disait Malraux, le hisser au-dessus de lui-même et le rendre plus grand que soi, est le signe que l’on est bien en présence de l’un de ces événements capitaux. Cette alchimie, je l’ai observée avec Mujibur Rahman au Bangladesh. Avec Massoud, en Afghanistan, quand s’est précipitée la lutte à mort des deux islams. Avec Alija Izetbegovic en Bosnie, Lech Walesa en Pologne ou Vaclav Havel en Tchéquie. Eh bien, à cette short list, à cette rare mais glorieuse compagnie d’hommes emblèmes de la grandeur contemporaine, s’ajoute désormais le nom de cet inconnu que j’ai découvert sur le Maïdan, puis amené à Paris et que j’ai vu devenir, très vite, ce chef politique et chef de guerre, cet homme qui a tenu tête à Poutine à l’heure où tous, ou presque, se couchaient – la personnification déconcertante de l’Ukraine libre et combattante.

L’antisémitisme. Que la haine du nom juif ait été l’une des plaies de l’Ukraine, une tache sur sa mémoire, sa honte, n’est un secret pour personne. Ce que peu savent, en revanche, c’est que, dans le long processus de désactivation du virus commencé dans le combat commun contre le totalitarisme stalinien puis post-stalinien, cet événement 2014 aura joué un rôle décisif. Juifs à kippa sur le Maïdan, aux côtés de nationalistes ukrainiens ou de cosaques à papakha… Solidarité des deux mémoires de l’Holodomor et de Babi Yar, du massacre de masse par la faim et de celui de la Shoah par balle… Et, pendant les longs mois qu’a duré cette Commune de Kiev, alors que la liberté de parole n’y connaissait pas de limites, ce prodige : pas un mot, pas un slogan, pas un graffiti antisémite… Sartre distinguait deux sortes de groupes en fusion. Le lyncheur et le joyeux. Le pogromiste et le généreux. La fraternité terreur et la fraternité fraternelle. Eh bien, on est clairement, là, dans le second schéma. Et c’est l’une des inestimables vertus de cette révolution d’avoir, non pas, certes, achevé, mais continué de mettre hors la loi l’antisémitisme historique de l’Ukraine.

La France. Parmi les multiples raisons qui me font respecter François Hollande, il y a la façon dont il a pensé et accompagné cet événement ukrainien. J’ai été le témoin de sa rencontre avec celui qui n’était pas encore son homologue. J’ai vu se faire l’invitation de celui-ci par celui-là sur les plages du Débarquement. Mais le vrai grand geste, celui dont je lui sais gré et dont je suis convaincu que l’Histoire lui fera honneur, fut de ne pas livrer les Mistral à la Russie. Ce fut une décision courageuse. Sans doute difficile à prendre. Et qui l’exposa à d’injustes procès. La réalité est que c’était la seule décision conforme 1. à la logique (on ne livre pas, en pleine guerre, du matériel militaire à l’ennemi) ; 2. à notre rang (la France est une grande puissance, pas un « État commercial » fichtéen) : 3. à nos intérêts (imagine-t-on, si nous en avions livré, notre isolement diplomatique, les rétorsions qui auraient suivi et la quantité d’autres contrats que notre pleutrerie nous aurait coûtés ?).

Le roi Poutine est nu

L’Europe. J’ai assez longtemps vitupéré l’impuissance et l’aboulie d’une Europe incapable de répondre à l’appel de ces jeunes Ukrainiens mourant en serrant entre leurs bras le drapeau étoilé de l’Union pour ne pas saluer le fait qu’elle a tout de même fini, dans la dernière partie de l’année, par prendre ses responsabilités et se conduire convenablement. Des sanctions ont été décidées. Mieux, elles ont été mises en oeuvre. Et, mieux encore, elles se sont traduites par des effets concrets. Chute du rouble… effondrement des marchés d’actions à Moscou… fuite massive de capitaux… Comme autrefois en Afrique du Sud, comme en Serbie ou en Irak, ou comme, très bientôt, en Iran, la fermeté a payé. Une fois de plus, et contrairement à la légende intéressée de ceux qui ne savent plus quoi inventer pour justifier leur munichisme, preuve a été faite qu’il y a un usage clausewitzien de l’économie continuant, par de bien meilleurs moyens, la politique et la guerre.

Poutine, enfin. Je repense aux commentaires fascinés auxquels nous avons eu droit au tout début de l’année qui s’achève. Le grand joueur d’échecs par-ci… l’admirable stratège par-là… l’âme russe personnifiée et jetée dans un corps de fer chez les troisièmes… Un an plus tard, où en sommes-nous ? La Crimée est toujours occupée, bien sûr. Et le Donbass est à feu et à sang. Mais le roi Poutine est nu. Son économie en ruine fait qu’il n’impressionne, soudain, plus grand monde. La Russie elle-même commence à douter de ses calculs de vieux kagébiste qui n’avait peut-être pas les moyens de sa mégalomanie. Et, tandis que la Rada exprime, d’une seule voix, son désir d’adhérer à l’Otan, la double visite à Kiev de ces deux piliers de l’Eurasie que sont les présidents de Biélorussie et du Kazakhstan sonne peut-être le glas de son grand projet impérial… Vladimir Poutine termine l’année bien plus mal qu’il ne l’avait commencée : affaibli, en repli et, je crois, de plus en plus seul en son théâtre d’ombres couvert de ruines.

Alors, naturellement, il reste à transformer l’essai. Et il reste à mettre en place, surtout, ce vaste plan Marshall pour l’Ukraine dont j’ai lancé l’idée, il y a quelques mois, à Vienne. Mais la roue de la Fortune a tourné. Le Kremlin ne parle plus la langue du destin. Et il n’est tout à coup plus exclu que 2015 soit l’année de la victoire de l’Ukraine.


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