Si je devais dire en quelques mots ce qui me subjugua, à la fin des années 1970, lorsque je rencontrai pour la première fois l’œuvre d’Emmanuel Levinas, je le résumerais ainsi.

La découverte, d’abord, d’une forme de pensée juive qui, sans se laisser réduire, naturellement, à ce moralisme vide qui avait fait la vulgate, pendant un siècle, du franco-judaïsme, ne concevait la relation à Dieu que pour autant qu’elle impliquait aussitôt, dans le procès même de sa transcendance et non pas en prime ou au bout du compte, une relation vive à autrui : un judaïsme pratique, si l’on veut ; un judaïsme poétique où connaître Dieu, le révérer, c’était savoir ce qu’il faut faire et comment, au juste, le faire ; un judaïsme qui nous disait qu’il n’y a pas d’« optique » (œil fixé sur le ciel) qui ne doive se résoudre en « éthique » (intrigue sans relâche des humains) ; un judaïsme dont je me rends compte, avec le recul, qu’il s’accordait déjà, assez bien, aux nostalgies militantes que, comme d’autres, je nourrissais.

L’idée, ensuite, d’une spiritualité qui n’avait rien à voir, soudain, avec ce que l’on entend d’habitude par « religion » : gare au sacré, disait en substance Levinas ; gare au mystère, à l’enthousiasme, aux sources de la vraie foi, à l’extase ; gare à ce culte du numineux, du superstitieux, du divin omniprésent, de l’irrationnel, qui est ce contre quoi la Révélation juive s’est insurgée, dès le premier jour, dans son projet historial de désensorcellement du monde ; le sacré ce n’est pas le saint, martelait le merveilleux Difficile liberté qui était, et reste, la plus sûre des introductions à cette œuvre si complexe ; le sacré c’est la violence ; le sacré c’est l’idolâtrie ; il n’aurait pas fallu beaucoup pousser les textes pour leur faire dire — aubaine, là aussi, pour l’agnostique que j’étais ! — que mieux valait, à tout prendre, un sourd qui n’entend rien (sinon le troublant, désespérant, silence du divin) qu’un exalté qui entend tout, partout (le monde n’étant, pour lui, que l’intarissable écho des dieux obscurs, perpétuellement renaissants, du paganisme…).

Et puis une ontologie, enfin, Benny Lévy dira plus tard une « méontologie », dont la doctrine était : l’Être est moins Un qu’on ne le pense ; il n’est pas cette totalité bouchée, fermée sur elle-même, saturée, que décrit sous des formes diverses, depuis Spinoza au moins, l’essentiel de la philosophie moderne ; et s’il n’est pas cette totalité, si l’hégélianisme par exemple n’a, au bout du compte, pas tant raison que ses adversaires (Bataille…) se sont résignés à le croire, c’est parce qu’il y a cette possibilité d’une Parole qui commence dans Celui qui l’énonce puis dans ceux — à la lettre, les prophètes — qui la profèrent après Lui. L’antitotalitarisme ? La sortie hors du cercle de la servitude ? Eh bien voilà. Ne cherchez plus. Avant la morale, avant la politique, avant les théorèmes d’Arendt, avant les scolies d’Aron ou de Lefort, cette proposition simple mais, alors, révolutionnaire : la Loi est plus sainte que l’événement ; toujours, en ce monde, quoiqu’en surplomb et excès de ce qu’il nous montre, existe un point d’où il apparaît que c’est le monde lui-même qui est folie, l’Histoire contresens et que le dernier mot revient à la créature comptable, responsable, libre.

Exultation libératrice

Ajouter la grande beauté de ces livres aux titres de romans, traversés par des signifiants dont on ne savait trop s’ils étaient des images, des personnages, des concepts : le « venir de face du Visage », sa « Luisance », son « Regard », le « Dire-d’Avant-le dit », l’« Hôte » et l’« Otage », la « Trouée ».

Ajouter le paradoxe d’une pensée qui nous parlait hébreu mais sans cesser, bien au contraire, de nous le traduire en grec, voire en allemand : les deux langues « métaphysiques par excellence » du maître Heidegger accordées, tout à coup, à celle de la sainteté ainsi (mais n’est-ce pas la même chose ?) qu’à cette science du salut qu’était la lecture du Talmud.

Ajouter la singulière propriété qu’avait cette œuvre de comprendre et, donc, suspendre quelques-unes des oppositions canoniques qui semblaient irrévocablement scinder le continent de la pensée juive : Levinas était-il un penseur laïque ou religieux ? fidèle à l’histoire sainte ou à la mémoire de l’Europe ? sioniste ou attaché à la mémoire douloureuse et splendide de la diaspora ? Justement. Tout cela à la fois. Car toujours la même histoire (l’histoire même de l’auteur de Autrement qu’être) de cet énigmatique point de l’Esprit à partir duquel, si l’on s’y place, ces contradictions semblent, non certes solubles, mais constitutives, ensemble, d’une exultation libératrice.

Ajouter tout cela, oui, pour comprendre le prestige d’une œuvre où se retrouvèrent bien d’autres femmes et hommes de ma génération (je pense à Benny Lévy, alors secrétaire de Sartre) — puis encore, vingt ans plus tard, l’étonnante aventure qui fit que trois d’entre nous (les mêmes, plus Alain Finkielkraut) fondèrent, à Jérusalem, ce rare lieu de parole que fut, et demeure, l’Institut d’études lévinassiennes.

Bien des choses, alors, nous tenaient à distance.

Bien des querelles, plus que jamais, séparent aujourd’hui les survivants du trio.

Entre nous, pourtant, les lettres de feu du texte de Levinas et leur invitation, infinie, à parler.


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