CLAUDE ASKOLOVITCH : L’homme de gauche Bernard-Henri Lévy est-il triste quand il regarde le PS ?

BERNARD-HENRI LÉVY : Naturellement, je suis triste. J’ai rarement vu des politiques mettre autant d’énergie à s’autodétruire. Si ça ne concernait qu’eux, ce ne serait pas trop grave. Mais il s’agit de l’alternative à Nicolas Sarkozy, de l’espérance des gens. Or ce PS-là n’incarne plus l’espérance de qui que ce soit. Il ne provoque plus que la colère et l’exaspération.

Qu’avez-vous voté aux européennes ?

Socialiste, bien sûr. Qu’est-ce que je pouvais faire d’autre ?

Générationnellement, on vous aurait attendu chez Cohn-Bendit…

Oui, j’aurais pu voter pour Dany. Mais il y avait cette alliance, que je trouvais contre nature, avec l’antilibéral Bové. Donc j’ai voté PS. Mais comme tout le monde : par habitude, sans y croire, et en ayant le sentiment qu’on essayait de réanimer un cadavre…

Ce « grand cadavre à la renverse » ?

Exactement. Le livre a deux ans. Mais la situation ne s’est, en deux ans, pas arrangée. Le cadavre, toujours. Mais en décomposition. Exactement la situation décrite par Sartre dans la préface à Aden Arabie à laquelle j’avais emprunté mon titre.

C’est morbide !

Non. C’est juste la situation. Car à quoi bon se voiler la face ? On est à la fin d’un cycle. Le PS est dans la situation du PC de la fin des années 70, quand la désintégration s’amorçait et qu’on tentait de la conjurer par des formules incantatoires sur – déjà – la « refondation », la « rénovation ».

Et Martine Aubry joue le rôle de Georges Marchais ?

Aubry est sûrement quelqu’un de très bien. Mais il ne s’agit plus, à ce stade, des qualités de tel ou tel. Elle est dans le rôle de gardien de la maison morte et elle n’y peut rien. Les mots, d’ailleurs, disent tout. On parle du « rappel à l’ordre » de Manuel Valls. Rappel à l’ordre… Le socialisme termine en caporalisation…

Donc, le PS va mourir ?

Non. Il est mort. Personne, ou presque, n’ose le dire. Mais tout le monde, ou presque, le sait. Il est comme le cycliste d’Alfred Jarry qui pédalait alors qu’il était déjà mort. Ou comme le chevalier d’Italo Calvino dont l’armure était vide. Il est mort.

Et vous vous en réjouissez ?

Je pense surtout qu’il faut dire les choses. Que cela plaise ou non, il faut les dire, en prendre acte, dresser l’acte de décès – et faire sauter cette chape de plomb qui empêche de penser, d’imaginer, de respirer et, évidemment, de reconstruire. Il y a une figure de la gauche morale dont vos jeunes lecteurs ont peut-être oublié le nom. C’est Maurice Clavel. Il disait : pour vaincre la droite, il faut d’abord briser la gauche. On en est là.

Pour beaucoup de gens, le PS est quand même le parti qui les protège, qui administre les régions…

C’est vrai. Et il vaut mieux, c’est évident, que les régions soient bien gérées, et par des militants qui protègent les faibles plutôt que par des darwiniens. Mais la politique, ce n’est pas que cela. C’est aussi la volonté de changer, un peu, le monde. Or, de cette volonté, il n’y a plus trace chez les rhinocéros d’un parti qui ne semble là que pour gérer, outre les régions, ce qu’Hannah Arendt appelait la « déréliction du politique ».

Donc, pour vous, il faut achever le PS ?

Il faut accélérer le mouvement, oui, sûrement. En finir, le plus vite possible maintenant, avec ce grand corps malade qui ne paraît ironiquement occupé, comme le prolétariat de jadis, qu’à « se nier en tant que tel ».

Et comment l’achever ?

L’histoire, disait Marx, a plus d’imagination que les hommes. Donc tous les scénarios sont possibles. Tous. La seule chose sûre c’est que ce parti qui fut celui de Blum et de Jaurès est en train de perdre ce qui lui restait d’âme – et doit mourir.

Et quid de ces leaders qui ne pensent plus qu’à eux-mêmes et à leur carrière ?

Ce n’est pas ce qui choque le plus. A la limite même, ce choc des egos a au moins pour vertu de faire éclater les contradictions qui, seules, génèrent le débat. La politique, c’est aussi des corps. Des mémoires, des idées – mais incarnées. Ce qui tue le PS ce n’est pas l’excès, mais le défaut de guerre intestine.

Nicolas Sarkozy dit que le PS ne disparaîtra pas…

Quelle cruauté !

Parce que qu’il porte une responsabilité dans la situation ?

Qu’il en tire parti, c’est évident. Mais il faut arrêter de chercher la paille dans l’œil du voisin quand on a une poutre dans le sien. Ce n’est pas parce que Sarkozy débauche des socialistes que le socialisme se meurt. C’est parce que le socialisme se meurt que Sarkozy peut débaucher.

La question du nom, socialiste, est importante ?

Évidemment. N’importe quel nominaliste vous le dira : un nom, c’est plus qu’un nom. Et, sur ce point, Valls a raison : il faut, de toute urgence, changer ce nom.

Juste le nom ?

Le nom dit le reste. Mal nommer les choses, disait Camus, c’est ajouter à la misère du monde. Mieux les nommer c’est, à l’inverse, diminuer la confusion, renouer avec l’essentiel. Or c’est quoi, l’essentiel ? Trois grands refus, qu’il faut penser ensemble, non contradictoirement, car ils sont l’identité même de la gauche. L’antifascisme. L’anticolonialisme. L’antitotalitarisme.

Et l’égalité ?

C’est le point de recoupement des trois. Évidemment, l’égalité.

Ce déclin dont vous parlez, il date de quand ?

Il y a deux choses qui ont masqué le phénomène. La victoire de Mitterrand, et l’exaltation qui a suivi. Et puis la montée du Front national qui nourrissait l’illusion d’une identité « facile ». Mais, en réalité, le mal était là.

Depuis quand ?

Tout a commencé avec le déclin du communisme. On était pour. On était contre. Mais on se déterminait par rapport à lui. En sorte que, quand l’astre s’est éteint, quand il n’a plus brillé que de l’éclat des étoiles mortes, c’est toute la gauche, toute la galaxie, qui a commencé de pâlir à son tour.

Le PS n’a pas été dans le camp des ennemis de la liberté !

Non. Mais, quand son surmoi marxiste s’est écaillé, il s’est laissé infiltrer par une idéologie réactionnaire, littéralement réactionnaire, dont il ne guérit pas.

En quoi ?

Cette affaire d’Europe où d’aucuns ont renoué avec le chauvinisme de l’époque Jules Guesde. Ou cet antilibéralisme pavlovien, cette incapacité, comme la gauche italienne par exemple, à distinguer entre le bon « libéralisme » (celui des autonomies ouvrières, de Gavroche, des luttes pour plus de liberté) et le mauvais « libérisme » (la loi du marché appliquée à tout, y compris à la culture, à la vie privée, à la part de secret de chacun, etc.). Ou encore la haine phobique de l’Amérique qui est, elle aussi, un marqueur infaillible de la plongée dans les anti-Lumières.

Mais le PS suit Obama ?

Il le fétichise, c’est différent. Et il se garde bien d’intégrer ce qu’il apporte vraiment : un retour aux valeurs mêmes du progressisme.

L’idée des primaires, pour désigner le candidat ?

Sans les primaires, jamais Obama n’aurait été désigné. Sans des primaires à la française, sans une vaste consultation ouverte, populaire, jamais ne s’enclenchera le processus aboutissant à ce nouveau parti de gauche qui rompra avec la machine à perdre.

Vous avez été le conseiller de Ségolène Royal. Elle aurait pu sauver le PS ?

Ou peut-être, au contraire, le PS n’aurait-il pas survécu à sa victoire.

Et Valls ?

Il fait partie, comme Royal, comme Strauss-Kahn, comme d’autres, de ceux qui peuvent être à l’origine du big-bang et reconstruire sur les ruines.

Valls revendique la fin du PS, mais il est dans la machine depuis si longtemps… Royal, Strauss-Kahn ont été ministres sous Mitterrand…

Peu importe. Il y a un vieux machin qui s’appelle la dialectique et qui a la bonne habitude de faire ses enfants dans le dos des acteurs de l’Histoire. Eh bien la dialectique, en la circonstance, est à l’œuvre. La gauche de demain, la gauche moderne et réinventée, est encore invisible – mais elle est là.


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