Avec l’enfant terrible de la scène intellectuelle et politique italienne, Vittorio Sgarbi, je suis en désaccord sur à peu près tout.

Ce qu’il dit de la Russie…

Sa façon d’être à tu et à toi, un jour avec Giorgio Agamben, un autre avec Matteo Salvini…

Son goût du scandale pour le scandale qui me rappelle tantôt feu Marco Pannella, fondateur du Parti radical italien, tantôt Jean-Edern Hallier, provocateur de ma jeunesse, ami devenu ennemi et qui le resta jusqu’à sa mort…

Et je n’aime évidemment pas qu’il ait pu être ministre de la Culture de Silvio Berlusconi – couvrant de son talent les vilenies de l’homme qui a porté si bas la patrie de Dante et du Titien…

Mais Sgarbi est aussi critique et historien d’art.

Amateur éclairé et, souvent, érudit des maîtres anciens.

Et il vient de faire, à Paris, à l’Institut culturel italien, une série de conférences sur le Caravage et son dialogue, à quatre siècles de distance, avec Pier Paolo Pasolini qui le rachètent, à mes yeux, de quelques-uns de ses égarements.

J’avais déjà entendu Jean-Luc Godard, dans une conversation avec Claude Lanzmann , établir le parallèle entre ces deux hommes en colère, attirés par les bas-fonds, mauvais garçons, qui moururent dans des circonstances également mystérieuses, leur cadavre retrouvé sur une plage tyrrhénienne.

Pasolini lui-même, élève du patron des études caravagiennes que fut Roberto Longhi, a, dans un de ses derniers textes intitulé « Lumière du Caravage » et publié, peu avant sa mort, dans la revue de Serge Daney, Trafic, donné un portrait du maître lombard et de son art impur, plébéien, réaliste, qui sonnait comme un autoportrait.

Et, quand il le louait, dans ce texte, d’avoir produit des « types nouveaux d’objets », des « types nouveaux de paysages », une « nouvelle lumière » révolutionnant la « lumière universelle de la Renaissance platonicienne », quand il lui faisait le crédit d’avoir inventé « des types nouveaux de personnes » qui n’étaient « jamais apparus dans les grands retables ou dans les tableaux parce que leur époque ne les voyait pas », il est clair qu’il pensait aussi à lui-même, à son goût des langues rares, à sa passion pour les invisibles et à sa propre ambition poétique.

Mais Sgarbi va au bout de l’intuition.

Il explore la commune passion de ces deux frères en souffrance pour les corps ascétiques, les regards fiévreux et incandescents, les suppliciés.

Comme dans son livre, Il punto di vista del cavallo, Caravaggio, réédité par La Nave di Teseo, la maison fondée, il y a sept ans, avec Umberto Eco et Jean-Claude Fasquelle, il rappelle la façon qu’avait le Caravage de se peindre en Holopherne décapité par Judith – et celle de Pasolini de se représenter en Virgile descendant, dans le dernier cercle de l’enfer, chercher les cendres de Gramsci.

Le ténébrisme de l’un, sa pratique des clairs-obscurs, la « brune pâleur de mort » qui émane de ses visages, deviennent la source où l’autre puise, pour ses films, le goût des pellicules surexposées, l’usage des lumières latérales et des phares de voitures en guise de projecteurs, la quête éperdue d’une clarté qui finit par blanchir les têtes, les change en masques tragiques et les rend, à force, à la poussière.

Et, chez tous les deux, sur fond de dialogue impossible avec une Église catholique, apostolique et romaine qui les a tour à tour utilisés et censurés, fait servir sa plus grande gloire et traités comme des profanateurs mis à l’index, l’on sent le surgissement de cet absent de tous les bouquets de l’Histoire, de cet acteur effacé des grands récits maniéristes et enjoliveurs de la condition humaine, de ce Sujet perpétuellement défait qui hante véritablement l’Europe : le Peuple.

Pas le peuple enrégimenté des communistes, insiste Sgarbi.

Pas celui des fascistes, avec sa violence innommable.

Pas davantage le peuple décérébré de la sous-culture consumériste.

Mais celui que peignait le Caravage et dont Pasolini dépeint, dans ses films, les prolétaires épiques, les misérables christiques, les voyous magnifiques.

Je ne sais pas si ce peuple existe.

Et sans doute est-il, comme les « anges distraits » des plus beaux poèmes pasoliniens, une chimère supplémentaire.

Mais en ces temps de nihilisme abouti où tout notre débat semble se résumer à la querelle entre un Rassemblement national dont le vrai programme est l’exclusion, une Insoumission dont le fin mot est la soumission aux tyrannies et une Subjectivation via des réseaux sociaux où Pasolini, s’il avait vécu, n’aurait vu qu’une autre version du terrible « silence parlé » qu’il dénonçait dans son Contre la télévision, cette chimère est utile.

Je ne me lasse pas de revoir Accatone et Mamma Roma.

Je me souviens de plus en plus souvent des « odeurs de jasmin et de pauvre soupe » de la Rome des années 1970 où Jean-Claude Fasquelle m’avait envoyé chercher les Mémoires de Pasolini.

Et je repense au peuple de ragazzi, de rois pouilleux errant dans les terrains vagues d’Ostie, de déshérités sans rédemption sortis de la Résurrection de Lazare du Caravage pour entrer dans les poèmes de jeunesse de Je suis vivant et dont je fis, naguère, les personnages de mon premier roman.

Ceci est une déclaration politique.


Autres contenus sur ces thèmes