C’était le temps du Palace et des années de plomb en Allemagne. C’était la fin du warholisme à New York, le zénith d’Yves Saint Laurent à Paris et c’était le moment où, dans un brouillard de poudre blanche, partaient les premiers morts du sida. Il y avait là un jeune écrivain, Jean-Jacques Schuhl, qui mettait son point d’honneur à ne publier, en bon dandy, que des textes rares, presque infimes – « stances ou sonnets », aurait dit Mallarmé, « cartes de visite » adressées aux « vivants » pour « n’être point lapidé d’eux », un bref manifeste par-ci, un texte de chanson par-là et, pour le reste, une sorte d’Arkadin littéraire moins soucieux de construire une œuvre que d’effacer avec méthode les maigres traces que, malgré tout, il pouvait être tenté de laisser. Est-ce lui, alors, qui a changé ? L’époque ? Une femme, Ingrid Caven, à laquelle il aurait voulu adresser la plus éclatante des lettres d’amour ? Toujours est-il que le dandy nous revient, presque vingt-cinq ans après, avec ce livre qui s’intitule simplement Ingrid Caven. Une « vie » de Caven ? Une « bio » de cette actrice et cantatrice qui fut, aussi, la femme de Fassbinder ? Non. Un roman. Un vrai roman. Ou, mieux, un roman vrai dont l’auteur prévient d’emblée : tout y est exact, fondé sur des documents inédits – tel Rossellini selon Rohmer, il n’aura eu, lui, d’autre génie que le « manque d’imagination »…

« On sait aujourd’hui, grâce au cinéma, le moyen de faire arriver une locomotive sur un tableau », notait déjà Breton, en 1924, au moment de la première exposition de collages de Max Ernst. Les locomotives de Schuhl, ici, s’appellent le chapeau de Bette Davis ou le calot à pompon de Fassbinder. Le yacht de Mazar, alias Jean-Pierre Rassam, le producteur mythique de Jean Eustache, ou les rouleaux de billets qu’il glissait aux concierges d’hôtels pour se faire raconter les secrets des clients. Ce sont les limousines où Fassbinder se prenait pour Bogart ou James Cagney. Et c’est encore, retrouvée au pied de son lit et reproduite telle une relique, la page où il avait numéroté de 1 à 18 les grandes stations de la vie d’Ingrid Caven telle qu’il aurait pu la filmer. Mais le principe est le même. Celui d’un collage systématique. D’un photomontage généralisé. Celui d’un roman où l’on a le sentiment que c’est la vie qui imite l’art, la littérature qui avale le réel et l’« universel reportage » qui devient la matière du récit. Tout est vrai dans ce livre. Et tout y semble rêvé. Comme si le principe du collage, le fait de prendre appui sur ces grands morceaux de réel, ces clichés, permettait d’aller forer dans l’autre zone : celle dont il n’y a, normalement, pas d’images, encore moins de souvenirs ; celle, non de la mémoire, mais des trous de mémoire ; celle que l’on a traversée en somnambule et que la littérature seule a le pouvoir d’éclairer. Les années 70 ? Oui. Mais pas seulement. Un roman sur maintenant. Un mélange de temps retrouvé et d’envers de l’histoire contemporaine. Dietrich et Hemingway… Le bal des pendus et des pantins dans l’Italie des années corrompues… Une petite fille qui chante en 1943, au bord de la mer du Nord, pour les soldats de Hitler… La même, cinquante ans plus tard, à Jérusalem… Raconter une époque, c’est facile. Raconter son principe et son secret, la force qui fait tenir ensemble tous ces moments qui, épars, seraient comme des songes, ou des mirages, ou des textes qu’effacerait la lumière trop vive du jour, c’est une tout autre histoire et c’est ce que, pourtant, a magnifiquement réussi Jean-Jacques Schuhl.

De son livre on dira aussi – on a déjà dit – que c’est un livre triste et nostalgique, un exercice de mélancolie, une sorte de kaddish pour âges révolus avec squelettes blafards, fantômes qui parlent aux fantômes, sanglots profonds, langueurs, et le parfum doucement navré des résurrections réussies. Rien de plus faux. Car c’est un livre gai. C’est un livre d’une allégresse, d’une légèreté et, donc, d’une vitalité extraordinaires. Et c’est un livre qui, s’il est monté comme un film, s’écoute comme de la musique – fugue, jazz, féerie pour une autre fois, rythmes endiablés, dialogues-rigodon, Patti Smith et Lou Reed. On se rappellera longtemps le cercueil vide de Fassbinder. La scène où Ingrid Caven manque se laisser enlever par un émissaire, mystérieux et cocasse, de la bande à Baader. Ou bien encore, pêlemêle, les conversations entre la diva et sa robe de scène ; les histoires de trafics de voix et de cordes vocales qui enchantent Charles, le narrateur ; Mazar, dont l’extravagance baroque fournit au livre quelques-uns de ses moments les plus désopilants ; ou bien la page, enfin, où le double de Schuhl s’avise que les années 70 ont disparu – volatilisées, oui ; parties en fumée ; « au secours, chef ! plus rien dans les radars ! les seventies ont chuté dans une taille, une crevasse du temps, un trou noir ! » Il y a bien des Atlantides, n’est-ce pas ? des continents engloutis ? pourquoi n’y aurait-il pas des périodes entières ensevelies, déportées dans une autre temporalité ? On rit dans Ingrid Caven. On rit d’un bout à l’autre de cette histoire scintillante, servie par une écriture sèche, sans métaphores ni emphase. Loin de la rhétorique dépressive où l’on essaiera peut-être de l’enfermer, un chef-d’œuvre de liberté et de joie.


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