D’où vient que les communautés juives, en France et ailleurs, aient si fraîchement accueilli l’acte de repentance accompli par Jean-Paul II, dimanche dernier, 12 mars, à la basilique Saint-Pierre de Rome ? Et n’est-il pas navrant d’avoir vu revenir, pour l’occasion, l’étrange et absurde rengaine sur le pape « polonais », donc « réactionnaire » et désespérément « sourd » à l’intensité de la souffrance juive, à sa spécificité, ou aux responsabilités chrétiennes dans l’avènement de la Shoah ?

Quant à la nature même de l’événement, on ne rappellera jamais assez que c’est lui, Jean-Paul II, qui aura été le premier pape à faire du « devoir de mémoire » un thème de prédication central. Auschwitz, en 1979… Mauthausen, en 1988… Majdanek en 1991… La visite à la synagogue de Rome, le 13 avril 1986 : « je voudrais encore une fois exprimer mon horreur pour le génocide décrété, au cours de la dernière guerre, contre le peuple juif… » Et, sept ans plus tard, le 18 avril 1993, place Saint-Pierre, cet hommage trop rarement cité à « l’insurrection – sic – du ghetto de Varsovie » où vient ce mot admirable : « les jours de la Shoah ont été une véritable nuit de l’Histoire, y inscrivant des crimes inouïs contre Dieu et contre l’Homme »… Des crimes inouïs contre Dieu et contre l’Homme : que voudrait-on de plus ? y avait-il façon plus éclatante, pour un pape, de porter le deuil d’une tragédie métaphysique ?

Sur la question des responsabilités catholiques dans ce crime et dans cette tragédie, il y a, c’est vrai, le problème de l’attitude du Vatican pendant qu’étaient gazés les Juifs – il y a, autrement dit, le persistant silence sur les fameux « silences de Pie XII », ancien nonce apostolique à Munich et Berlin, puis maître d’œuvre du concordat entre l’Église et le régime nazi. Mais que savons-nous, d’abord, de ces silences ? Sommes-nous toujours si sûrs, à la lumière de l’historiographie récente, que Pie XII ait été ce « germanophile », voire ce « pronazi », dont l’écrivain protestant Rolf Hochhuth brossa, en 1963, le portrait dans Le vicaire ? La seule chose certaine, c’est que ce pape-ci, Jean-Paul II, n’a cessé, bien avant l’acte de repentance d’aujourd’hui, de demander pardon pour « notre passivité face aux persécutions et à l’holocauste des Juifs » (7 décembre 1991, clôture du Synode européen), pour « l’insuffisance » de l’opposition de l’Église aux nazis (juin 1996, voyage à Berlin), ou pour la criminelle légèreté de ces chrétiens coupables de « ne pas avoir été assez forts pour élever la voix » contre « l’horreur de la disparition de leurs voisins juifs » (16 mars 1998, Réflexions sur la Shoah). Jean XXIII, le pape de Vatican II, n’en avait pas tant fait. Il ne fut guère question, à Vatican II, ne l’oublions jamais, de la Shoah elle-même.

Et pour ce qui est, enfin, de la réflexion proprement doctrinale sur l’antisémitisme catholique, libre aux ignorants de trouver choquante la distinction, inlassablement opérée par le pontife, avec l’antisémitisme nazi, fondamentalement païen, donc antichrétien, et qui reprochait aux Juifs, non plus d’avoir tué le Christ, mais de l’avoir au contraire inventé. Cette distinction est juste. Précise. Formidablement opératoire pour prendre la mesure de ce qui s’est réellement passé, en Europe, pendant l’interminable guerre (1933-1945) lancée contre les Juifs. Et elle n’a jamais empêché son auteur, surtout, de dénoncer « les préjugés et les lectures pseudo-théologiques » qui « ont servi de prétexte » à la longue haine contre les « frères juifs » (angélus dominical, 14 janvier 1996). Aujourd’hui encore, dans la troisième des six « demandes de pardon », le vibrant salut à ce peuple, indistinctement qualifié de « peuple d’Israël » ou de « peuple de l’Alliance et des bénédictions », que Dieu a « élu » pour que « son nom soit apporté aux autres peuples »…

Bref, c’est dans ce contexte qu’il faut interpréter le geste d’aujourd’hui. C’est mêlée à toute cette intrigue de déclarations, oraisons, communions, qu’il convient de lire l’exhortation faite aux Églises de se repentir, ensemble, de fautes dont certaines – les Églises du tiers-monde par exemple – eurent tout juste connaissance. Sans doute convient-il d’attendre, avant de conclure, le voyage en « Terre sainte » de la semaine prochaine. Pour l’heure, les faits. C’est-à-dire les textes. Et la magnifique image de ce très vieil homme, épuisé, presque en larmes, qui, aux pieds d’un Christ crucifié, en un geste d’humilité sans pareil depuis cinq siècles et la confession d’Adrien VI, se fait le contemporain, soudain, de toute l’histoire de son institution : pauvres, persécutés de tous lieux et de tous temps, victimes de l’Inquisition, femmes bafouées, Gitans et, plus que jamais, ces « frères aînés » auxquels la chrétienté se trouve liée par un pacte aussi particulier que le fut, hélas, le supplice qu’ils endurèrent. « Nous a-t-on jamais demandé pardon ? » demandait Vladimir Jankélévitch dans son texte classique sur « l’imprescriptible ». Eh bien, oui. Jean-Paul II.


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