J’ai rencontré Arte, les hommes, les femmes qui font la chaîne, dans des circonstances que je ne pourrai jamais oublier.

Nous nous sommes connus, Jérôme Clément et moi, en 1989 juste après la chute du Mur, au cours d’un voyage commun dans le centre de l’Europe. Lui avait pris son bâton de pèlerin pour conclure des accords avec les chaînes des démocraties renaissantes. Moi, pour rencontrer les intellectuels de ces pays sortant de la nuit totalitaire. L’un comme l’autre, nous savions que le retour en Europe de ses nations captives, cette réunification tant attendue, mais aussi la vigilance face aux vieux démons nationalistes congelés par le soviétisme et menaçant de faire retour non seulement là, dans l’autre Europe, mais aussi, peut-être, et comme par contagion, ici, dans la nôtre, seraient les grands défis de notre génération. C’est à cet instant qu’est né en moi, outre une longue amitié avec Jérôme, l’enthousiasme autour de ce projet qui s’appelait encore La Sept.

Quelques années plus tard, j’ai eu le redoutable honneur de pouvoir m’y engager en succédant à Georges Duby à la présidence du conseil de surveillance d’Arte France. Cela fait dix ans cette année, presque jour pour jour, que je tente de m’acquitter de cette tâche et cela ne peut qu’aviver ma très grande émotion à me retrouver, ici, aujourd’hui, avec vous. Dix ans, quinze ans, n’est-ce pas l’âge, pour une institution comme la nôtre, de la maturité ? N’est-ce pas l’occasion aussi, forcément, de mesurer le chemin accompli par tous ceux qui ont porté et voulu cette chaîne de l’Europe ? Certains sont partis, et je voudrais ici rappeler la mémoire de Daniel Toscan du Plantier, mon ami, qui s’est battu avec constance et panache pour qu’Arte vive. La plupart sont toujours là : je n’en nommerai qu’un, peut-être parce que la vie et notre foi commune en Arte, nous ont maintes fois donné, depuis dix ans, l’occasion de croiser nos curiosités respectives pour les cultures de nos deux pays – celui qui fut votre président pendant des années, Jobst Plog. Tous ont fait d’Arte un modèle de télévision qui nous est envié, je crois, dans le monde entier.

Le bâtiment qui nous reçoit est non seulement la traduction de cette réussite mais aussi une sorte de monument témoignant pour deux grands pays qui se sont longtemps déchirés et qui ont entrepris d’associer ce qu’ils avaient de plus singulier, à savoir leurs imaginaires. Car Arte, c’est d’abord une idée, ou plutôt deux idées. Celle, d’abord, de donner enfin chair à la recommandation fameuse, mais qui n’avait jamais trouvé, comme ici, matière à prendre forme, de recommencer par la culture. Celle, ensuite, de travailler à une Europe qui ne soit pas juste une addition, une synthèse, de cultures nationales fusionnant dans je ne sais quelle novlangue consensuelle, inévitablement réductrice et pauvre, mais, bien plus passionnant, qui conserve les cultures en question, qui ne renonce à rien de leurs subtilités respectives, sauf que chacune devient le point de départ, non d’un enracinement mais d’un voyage et que, de ce voyage, elle revient merveilleuse- ment enrichie.

Europe, ne l’oubliez pas, est le nom d’une nymphe qui est, elle-même, l’autre nom d’un enlèvement puis d’un passage.

Être européen ce n’est pas bâtir une nation de plus, une nation plus grosse, plus grande, plus vraie, plus patriote, que toutes les autres, c’est ajouter aux nations existantes une sorte d’antination ayant notamment pour vertu de réduire en chacune les mauvaises passions issues du chauvinisme et de la passion identitaire.

J’appelle Europe, comme Julien Benda et Thomas Mann, cette patrie de l’universel qui fait qu’un nombre grandissant de Français, ou d’Allemands, peuvent dire et disent déjà : « je ne suis plus tout à fait français, ou allemand, mais européen d’origine française, ou allemande. »

Eh bien regardez les meilleurs de nos programmes.

Regardez notre façon, notamment, de traiter l’information et le regard original qu’induit le simple fait d’observer l’actualité à travers la double focale des regards français et allemands.

Regardez (je m’en souviens car j’y fus exceptionnellement, et de loin, un peu associé) la façon que nous eûmes, à Arte, de traiter la guerre de Bosnie, l’Afghanistan, l’affaire Rushdie ou, récemment, la guerre en Irak.

Il me semble qu’il y a eu, sur tous ces événements, un point de vue dont le principal mérite est qu’il se laissait régir par cette loi du passage et qu’il fut, donc, spécifiquement européen.

Arte, de fait, c’est l’une des incontestables réussites de cette Europe qui, souvent, nous semble si lente à se faire.

Arte, c’est l’un des vecteurs de cette Europe dont nous sommes tous ici bien conscients que, plusieurs fois déjà dans l’Histoire, elle a manqué se faire puis s’est défaite, laissant aux Européens, outre un goût d’amertume, la conviction que seul un volontarisme acharné permettrait à l’idée de renaître de ses cendres.

Il y a une volonté d’Arte, un volontarisme des artisans d’Arte, qui s’oppose à l’Europe paresseuse de ceux qui croient qu’il suffit de laisser faire, laisser rouler, car l’Europe est secrètement inscrite dans les faits et elle finira bien, de toute façon, presque mécaniquement, par triompher et s’imposer.

D’autres rendez-vous nous attendent. L’Europe, nous le savons, n’a pas fini d’exorciser ses fantômes. Elle a à conjurer, surtout, la terrible tentation, en elle, de l’échec. Et il lui reste à vérifier si ses citoyens sont devenus aptes, vraiment, à vivre, comme disait un grand philosophe allemand amoureux de la France et de sa culture, non pas exactement dans plusieurs langues, mais dans plusieurs musiques en même temps. Eh bien Arte qui a, maintenant, sa maison commune et aussi, en nous, son édifice invisible, Arte qui siégera désormais ici, à Strasbourg, à quelques mètres du Parlement en même temps que dans le cœur d’un nombre grandissant de Belges, de Suisses, d’Autrichiens, d’Espagnols, de Finlandais, de Polonais, de Suédois, de Britanniques, sera, par définition et vocation, donc par principe, au rendez-vous.


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