Il est des livres qui reconstituent l’histoire de la sensibilité, d’autres qui en font partie. Les seconds deviennent, après quelques années, la matière qu’étudient les auteurs des premiers. L’Idéologie française, de Bernard-Henri Lévy, appartient de toute évidence à la seconde sorte d’ouvrages. Il exprime, je dirai plutôt : il révèle cet instant dans la crise de la conscience occidentale où tout effort, pour distinguer entre totalitarisme de droite et totalitarisme de gauche, doit être et a été abandonné.

Instant très récent. Il y a cinq ans à peine, l’assimilation du régime soviétique au régime hitlérien soulevait des protestations : elle ne provoque plus que des haussements d’épaules blasés. Après le Cambodge ; après le procès de Mme. Mao, qui, télévisé, a permis au monde entier de voir comment des nazis jugent d’autres nazis ; après la renaissance d’un racisme actif que le Parti communiste en France justifie avec les mêmes arguments que le Front national en Grande-Bretagne, le temps est venu où il est clair que les deux totalitarismes n’en font qu’un. On s’écriera : cette convergence était connue depuis longtemps ! Elle était connue, oui, elle n’était pas vue, elle n’était pas admise, elle n’était pas sentie. Comment en prendre acte sans tomber dans les amalgames ?

Plus importante que l’histoire de l’antisémitisme, lequel n’est que l’une des composantes du magma totalitaire primitif, composante d’ailleurs commune, on le sait, à l’Allemagne nazie et à la Russie soviétique, plus importante me paraît être, dans le livre de Lévy, la recherche, en France même, de la souche d’une certaine sensibilité totalitaire, « communautariste », antilibérale, antidémocratique, au stade où cette pensée, encore indifférenciée, n’a pas commencé à se préciser en fascisme noir ou en fascisme rouge. Après tout, Péguy, Sorel, Drumont, Bernanos ont pu être utilisés, sans être trahis, par des révolutionnaires et par des réactionnaires, par des collaborateurs et par des résistants, par des socialistes et par des maurassiens, par des chrétiens et par des anticléricaux (voyez ci-après, dans l’article de Dominique Fernandez, les antécédents d’un « fascisme à la française » chez Péguy). Il ne suffit pas de dire, comme le Pr. François Bourricaud à Apostrophes, que le pacte germano-soviétique de 1939 explique les propos collaborationnistes de la majeure partie des dirigeants communistes après la défaite de juin 1940. Ce qui est intéressant, du point de vue qui nous occupe, c’est que ces dirigeants communistes trouvent alors spontanément les mêmes mots que les traditionalistes droitiers de la Révolution nationale de Vichy. Et ne voit-on pas jusqu’à aujourd’hui le prolongement de ces vieilles confusions ? N’a-t-on pas entendu de larges courants de la gauche française, d’illustres intellectuels, de grands journaux transformer en héros politiques les lugubres assassins de la bande à Baader et les minus sanglants des Brigades rouges ? Ne voit-on pas à la droite du parti gaulliste et à la gauche du Parti socialiste la même xénophobie, la même haine de solidarité européenne, le même désir d’isolationnisme et d’omnipotence albanaise de l’État, bref le même maurrassisme, qu’il soit rouge ou tricolore ?

Ce qui a faussé en partie la discussion autour du livre de Lévy, c’est l’existence d’un « lobby d’Uriage » dont j’ai découvert, à cette occasion, la pugnacité insoupçonnée. La plupart des Français ignorent aujourd’hui, s’ils ne sont pas historiens, ce que fut, sous l’Occupation, l’école des cadres d’Uriage, où enseignèrent en particulier le fondateur du Monde, Hubert Beuve-Méry, Emmanuel Mounier, le fondateur de la revue Esprit (disparu en 1950). Ce centre forma et marqua certains des personnages clefs de la France journalistique, universitaire et politique de la Libération à nos jours, dans le sillage d’une philosophie chrétienne de gauche, le « personnalisme » de Mounier, théorie qui opposait, avec un succès qui ne survécut pas à son auteur, l’« individu » et la « personne ».

J’ignore si les injures que les survivants de cette école ont réservées à Bernard-Henri Lévy étaient adressées à son individu ou à sa personne, mais je puis témoigner qu’elles sont singulièrement dépourvues de charité chrétienne, de gauche ou de droite. Si cet épisode, somme toute minuscule, de la Seconde Guerre mondiale demeure, après quarante ans, susceptible de déchaîner une aussi intolérante véhémence, c’est sans doute qu’il y a quelque part un cadavre dans le placard. En fait, il est vrai que la plupart des hôtes d’Uriage sont passés à la Résistance en janvier 1943, mais il reste que, pendant les deux ans et demi qui ont précédé, ils ont cru possible de concilier patriotisme et Révolution nationale. On n’anime pas pendant deux ans et demi un centre subventionné par le gouvernement de Vichy sans une certaine équivoque, mais si l’on a souvent maille à partir avec l’orthodoxie de Vichy. Les gens d’Uriage étaient des antinazis, mais ils ont quand même avalé Montoire, les lois raciales, la grande rafle du Vél’d’hiv’, avant de cesser de croire au « double jeu » du Maréchal. Ils étaient contre le parlementarisme, contre l’« individualisme », pour l’esprit de « communauté », pour la morale des « chefs ». Ils avaient la haine de l’« argent », qui a bon dos, de la « ploutocratie », donc des sociétés industrielles et commerciales libérales. Là encore, il s’agit non d’attaquer des hommes, mais de constater un phénomène historique, le terrain commun à la rhétorique de droite et à la rhétorique de gauche.

Cette ambiguïté épargnait alors bien peu de Français, certes : et c’est bien là le sujet. Néanmoins, et je suis en cela d’accord avec Aron : en France, le totalitarisme, toujours menaçant, n’a jamais été triomphant, sauf à la faveur d’une occupation étrangère.

On oppose beaucoup, ces jours-ci, les historiens « sérieux » à ce malheureux Bernard-Henri Lévy dont le livre paraît-il, fourmillerait de citations fausses et de références inexactes. En fait de citations fausses et de références inexactes, dues à des historiens « sérieux », j’en ai des armoires entières à la disposition du CNRS et des Hautes Études au cas où, d’aventure, ces deux augustes prytanées souhaiteraient faire leur autocritique. Il est curieux que ces menues fautes d’inattention ne deviennent péchés mortels qu’à partir du moment où elles ne sont pas subventionnées par la République. Il est frappant que ce soit à partir du moment où une thèse perturbe, que l’on demande brusquement à son auteur de se mettre en règle à l’égard d’une rigueur scientifique qu’il est habituellement de mauvais goût d’exiger des praticiens titulaires. Aux vertus que l’on exige d’un franc-tireur, connaissez-vous beaucoup de maréchaux qui seraient dignes d’être sergents ?


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