Il est de plus en plus clair qu’un recul gouvernemental sur la hausse de la taxe carbone serait, au stade où nous en sommes, perçu comme insuffisant, insignifiant et incapable, surtout, de calmer quoi que ce soit.

Mais à tout seigneur tout honneur : je suis convaincu que les Gilets jaunes eux-mêmes, puisqu’ils se prétendent une émanation du « peuple souverain », ont, aujourd’hui, une triple responsabilité.

1. Il leur appartient d’annoncer (le temps, au moins, de la concertation proposée par le Premier ministre) un moratoire des manifestations et des blocages ; et ils s’honoreraient, en particulier, de renoncer à ce fameux « acte IV » du mouvement préparé, sur Facebook, dès samedi soir et dont chacun devine qu’il sera plus violent, plus destructeur, plus tragique que les précédents.

2. Si, dépassés par la mécanique qu’ils ont lancée, ils estiment qu’il est trop tard pour s’arrêter, ils ont le devoir de se préparer à faire, eux aussi, dans les cortèges, main dans la main avec la police républicaine qui sera là pour les protéger, la chasse aux gilets bruns qui reviendront se mêler à eux ; c’est en leur nom que ces casseurs d’ultradroite et d’ultragauche recommenceront, comme les fois précédentes, à vandaliser, terroriser et profaner, et ce sera donc à eux de dire, mais, cette fois, sans réserve, avec force : « Not in our name ».

3. Dans les deux cas, qu’ils poursuivent ou qu’ils fassent une pause, rien ne les grandirait davantage que de se désolidariser avec force, et même avec mépris, de tous les profiteurs de misère qui voudraient capitaliser sur leur sort : Mélenchon, le mauvais perdant, à la recherche désespérée de son peuple de substitution ; François Ruffin, juché sur leurs épaules, comme pour crier plus fort, mais sans avoir le courage de l’assumer tout à fait, son très antirépublicain « Macron démission » ; Madame Le Pen, que l’on voit comiquement hésiter entre s’honorer ou se repentir d’avoir été celle qui, le 24 novembre, a appelé à envahir les Champs-Élysées et se retrouve donc comptable de ce qui s’est dit et fait de pire en haut de l’avenue ; ou tels intellectuels qui, à la façon de Luc Ferry ou Emmanuel Todd insinuant que ce n’est peut-être « pas un hasard » si les casseurs ont eu si peu de peine à s’approcher de l’Arc de Triomphe, puis à y entrer et le saccager, leur tendent le plus terrible des pièges pour un mouvement populaire : celui du conspirationnisme.

L’invention démocratique ou les Ligues

Les Gilets jaunes, autrement dit, sont à la croisée des chemins.

Ou bien ils ont l’audace de s’arrêter ; ils prennent le temps de s’organiser ; ils font un chemin finalement analogue à celui d’une République en marche qui apparaîtrait, avec le recul, comme leur jumeau prématuré ; les deux ailes, droite et gauche, de ce nouveau corps politique finissant d’émerger des décombres du monde ancien, engagent un dialogue, voire un bras de fer, débouchant sur un vrai Grenelle de la vie chère et de la pauvreté ; et le mouvement, hissé à la hauteur de son propre événement, écrira peut-être alors une page d’histoire de France.

Ou bien ils n’ont pas cette audace ; ils se suffisent de la joie que procure, semble-t-il, le fait d’être non entendu mais vu à la télé ; ils cèdent à la douce ivresse d’observer tout ce que la « France d’en haut » compte d’éminences et d’experts en opinion venir leur manger dans la main et recueillir leurs savantes leçons « plus douces que le miel » ; pris de vertige nihiliste, ils préfèrent casser que réformer, semer la désolation et le chaos qu’améliorer la vie des humbles et des vulnérables ; et alors, laissant le noir des cagoules assombrir le jaune des gilets, acceptant que la haine, cette passion triste, l’emporte sur la fraternité, ils tomberont du côté obscur de la nuit – ces limbes, ou ces poubelles de l’Histoire, où ils retrouveront ces autres Jaunes, ceux du syndicaliste factieux Pierre Bietry qui eut, avant 1914, son heure de gloire et d’infamie.

L’invention démocratique ou les Ligues, tel est le choix.

Le goût de réparer le monde ou ce souffle rouge brun que nous sommes quelques-uns à avoir senti, autour du mouvement, dès ses balbutiements – mais qui deviendrait, alors, son haleine caractéristique.

Nous en sommes là.

Et c’est la culture historique, donc les bons ou les mauvais réflexes, et donc, en dernier ressort, le courage politique et moral qui feront la décision.

La balle est, aussi, dans le camp des Gilets jaunes.

C’est eux, autant que le président, qui ont l’initiative : à eux de dire, oui, mais haut et fort, sans équivoque, s’ils sont vraiment républicains.


Autres contenus sur ces thèmes