Rassembler les « écrits autobiographiques » de celui des écrivains du XXe siècle qui aura, avec Malraux, le plus constamment dit sa réticence, voire sa méfiance, voire sa franche détestation, de l’autobiographie comme telle : c’est le projet, étrange mais finalement très beau, auxquels se sont voués, pour la Pléiade, Jean-François Louette, Gilles Philippe, Arlette Elkaïm-Sartre et Juliette Simont. Les Carnets de la drôle de guerre succèdent aux Mots et les remettent en perspective. Les notes sur le tourisme et l’Italie qui devaient former la trame de La reine Albemarle côtoient les tombeaux pour Nizan et Merleau Ponty où se vérifie, une fois de plus, que l’on ne parle jamais si bien de soi que lorsqu’on le fait dans le miroir d’autrui. On retrouve, parmi les entretiens de la fin, le célèbre « Autoportrait à 70 ans » donné à L’Observateur , juste avant la résurrection finale dans l’interlocution avec Benny Lévy. Vrais et faux souvenirs mêlés. Spirale de la mauvaise foi et de la volonté d’authenticité. Vivre ses livres. Ecrire sa vie. Mener la double aventure d’une oeuvre et d’une existence tout en prétendant rompre avec la « vie intérieure » et « se délivrer », comme il le disait, de Proust. Le modèle Leiris, bien sûr. L’aveu comme jeu. La sincérité comme leurre. Tout le paradoxe Sartre est là. Et c’est le mérite des éditeurs – la très juste notice de Juliette Simont sur les Carnets – que de mettre en scène la bizarrerie de ce « journal sans intimité », de ces souvenirs d’un homme qui se voulait « sans mémoire », de cette cohérence d’une existence où l’on s’est fait loi et sacerdoce d’une « infidélité » méthodique à soi. J’y retrouve mon Sartre. On y voit vivre, et rire, ce Sartre stendhalien, littéraire, égotiste dont les grandes orgues de l’engagement ont trop souvent couvert l’écho. Bravo. Merci.

A propos de Proust justement, trois « scènes » m’ont toujours intrigué – tant elles semblent accréditer la loi d’airain que serait l’aveuglement nécessaire des écrivains à l’endroit de leurs grands contemporains. Bergson ne trouvant pas de meilleur mérite à son « cher cousin » que de lui avoir fait découvrir les boules Quiès. André Breton, correcteur, vraiment correcteur, au sens correcteur d’imprimerie, d’un Du côté de Guermantes, dont il monte les « paperoles » en semblant passer à côté de l’immensité de l’entreprise. Et puis la rencontre manquée, le 22 mai 1922, peu de mois, donc, avant sa mort, avec cet autre monstre, de passage à Paris, qu’est Joyce. Eh bien, à cette troisième scène, à ces quelques heures dont on ignore tout et où il ne s’est, de nouveau, et apparemment, rien passé, à ce choc de deux carbonisés de la littérature rapporté par Joyce lui-même comme le type même de la non-rencontre où l’on se toise sans se voir et en s’ignorant presque exprès, un livre redonne son existence, sa chair, ses couleurs. C’est le livre de Patrick Roegiers qui s’intitule La nuit du monde (Seuil) et qui écrit, au fond, à leur place le double roman que deux écrivains improvisent toujours, forcément, même et surtout s’ils n’en ont donc pas l’air, lorsque leurs trajectoires orbitales les mettent brièvement au contact l’un de l’autre. Le radar sans défaut du premier, engoncé dans les huit manteaux dans lesquels il grelotte encore. La canne blanche mentale du second, tout aussi infaillible. Et, dans l’entre-deux, dans ce salon du Majestic devenu, sur la scène du Ritz, le théâtre d’un film intérieur à deux voix et au scénario aussi aléatoire qu’implacable, la rencontre dont on rêvait et qui, par la grâce savante d’une écriture, a lieu.

C’était un personnage de Proust, justement. C’était, comme aurait également dit Sartre, un individu « sans importance collective » dont la mort, j’imagine, ne fera que quelques lignes dans les journaux. Il s’appelait François Baudot. C’était un vieil ami que je ne voyais plus guère, mais dont le suicide, à 60 ans, me bouleverse. Je le revois, colossal et raffiné. Secret et fulgurant. Plus snob qu’un personnage de Thackeray et, plus encore que lui, Thackeray, tenant le snobisme en dédain. Je le revois, depuis les années Palace, détectant comme personne l’esprit du temps qui vient mais s’en détournant à l’instant très précis où cet esprit va s’imposer. Je l’entends, dans nos dîners d’été, incollable sur la peinture italienne et l’art contemporain, l’histoire de France et ses permanences, les clés des livres de La Bruyère, Saint Simon, Balzac ou, à nouveau, Proust. Je me souviens de cet Art d’être pauvre, érudit et délicat, que ce grand dandy, sans oeuvre comme il se doit, avait fini par se décider à écrire et dont je fus un peu l’éditeur. Je le revois, la dernière fois où nous nous sommes croisés, avec ce visage trop charnu, comme tuméfié, qui ne lui ressemblait plus et où j’aurais dû voir le signe d’un désaccord définitif avec ce monde. Peu d’hommes auront à ce point senti leur temps et l’auront si puissamment détesté. Peu de contemporains en auront, comme lui, François Baudot, pressenti les rendez-vous mais sans jamais y trouver vraiment sa place. On a dit de Robert de Montesquiou qu’il est mort de s’être reconnu, trop reconnu, dans A la recherche du temps perdu. Se pourrait-il que l’on meure, aussi, de n’avoir pas trouvé sa « Recherche » et d’être resté, jusqu’au bout, un personnage en quête d’emploi ? Une sorte de Charles Haas qui n’aurait pas rencontré son Proust, ne serait jamais devenu Swann et en aurait conçu un irrémédiable chagrin.


Autres contenus sur ces thèmes