Je ne m’étais jamais avisé de ce détail. Mais, aujourd’hui, il saute aux yeux. Un des tronçons du Ring, ou Anneau, qui, sur le tracé des anciennes fortifications, ceinture Vienne s’appelle le boulevard Lueger, du nom du maire antisémite qui régna sur la ville dans les premières années du XXe siècle.

Imaginer, en France, une place Philippe-Pétain. Ou un boulevard Édouard-Drumont. Imaginer un bout de périphérique qui porterait le nom d’un théoricien de notre antisémitisme national et que l’on n’aurait pas débaptisé. C’est un détail, oui. Mais, dans la ville de Freud, il n’y a, par définition, pas de détails. Sentiment, au contraire, d’être tout de suite au cœur du problème autrichien.

C’est la révolution au Sacher, l’hôtel mythologique de Vienne qui, avec ses boiseries, ses bars feutrés et cossus, son salon bleu, sa galerie de photos semblable à un tableau de chasse, son personnel hyper-stylé, incarne le glamour, l’élégance, le « fesch », viennois. L’objet de cette agitation ? C’est à Elisabeth Gurtler, la patronne et, par ailleurs, vedette de la vie mondaine locale – n’a-t-elle pas la réputation d’être la femme la plus photographiée d’Autriche ? – que revenait l’honneur, cette année, d’organiser le traditionnel Bal de l’Opéra. Or voilà que se sont décommandés, coup sur coup, des actrices françaises, le Premier ministre socialiste portugais, Antonio Guterres, président en exercice de l’Union européenne et initiateur de la politique des sanctions, et, finalement, Haider lui-même, qui, vexé, a fait renvoyer son carton. Et voici encore que, pour ne rien arranger, et comme s’ils voulaient s’aligner sur la position de leur gouvernement, les vignerons portugais, qui étaient censés fournir le vin, annoncent qu’ils refusent de livrer. Le Bal de l’Opéra privé de vin ? Puisque c’est comme ça, me dit, drapé dans une dignité toute « musilienne », un des concierges de l’hôtel, puisque c’est comme ça et qu’on nous snobe… Il hésite puis, s’enhardissant : j’irai manifester, demain, sur Heldenplatz…

Et, en même temps, est-ce si simple ? Et peut-on continuer de répéter, comme on le fait depuis Paris : le problème, c’est l’Autriche ; c’est le passé nazi de l’Autriche ; c’est le fait que l’Autriche, en 1938, au moment du plébiscite sur l’Anschluss, a voté à 99,7 % son rattachement à l’Allemagne hitlérienne ; le problème, c’est le fait que, contrairement à l’Allemagne de l’Ouest, elle n’a jamais mené le travail de mémoire minimal qui permet à un peuple de se mettre en règle avec sa conscience et d’exorciser les démons du passé ? Oui et non, me dit Silvio Lehman, un des animateurs les plus brillants de l’Offensive démocratique, organisatrice du rassemblement du 19 février et qui m’a invité – ainsi que Michel Piccoli, les Klarsfeld mère et fils, Michel Cullin, Laurent Dispot, Fodé Sylla, d’autres – à y prendre la parole. Oui et non. Car êtes-vous si sûr, pour commencer, de devoir prendre pour argent comptant les résultats d’un plébiscite organisé, contrôlé et, tous les historiens le savent, truqué par les nazis ? Et puis, plus décisif encore, pourquoi passer sous silence l’autre bilan du nazisme autrichien : 200 000 déportés à Dachau dans les semaines qui suivent l’Anschluss ; 3 000 prêtres arrêtés ; 2 700 résistants exécutés de 1938 à 1944 ; ceux qui meurent dans les camps (16 000) ou dans les prisons de la Gestapo (10 000) ; les 130 000 Juifs exterminés ; et puis, particularité autrichienne, les 120 000 hommes et femmes qui font, dès 1938, la dangereuse et belle démarche de se faire rayer des listes, fiscales ou autres, attestant leur appartenance à une Église catholique que vient de déshonorer, en se ralliant au régime, le cardinal-primat Innitzer ? Deux Autriche déjà. Une Autriche zélée, hyper-collabo, qui met tant d’entrain à se jeter sur les biens juifs pour les aryaniser que c’est Goering lui-même qui, pour calmer le jeu, est obligé d’accourir et de rappeler : ce butin revient à l’Etat ! pas de récupération personnelle ! ces gens sont extravagants, ils voudraient faire en deux mois ce qui nous a pris, nous, cinq ans ! (Hannah Arendt, beaucoup plus tard, dans Eichmann à Jérusalem : le zèle révolutionnaire autrichien….) Et puis une tout autre Autriche, aussi réelle que la première, encore que méthodiquement occultée par toutes les bienpensances conjurées : une Autriche victime en effet, résistante, antinazie…

Silvio Lehman… Isolde Charim… Robert Misik… Elfriede Jelinek… Doron Rabinovici, le jeune écrivain auteur de Suche Nach M., un des romans-cultes de la génération… Les noms et prénoms de Vienne. La trace, dans ces noms et prénoms, de cette mosaïque identitaire que fut la Vienne du Brave Soldat Svejk, de Hermann Broch et de Karl Kraus. Nous sommes au café Hebewstreit, sur Rokhgasse, qui est le QG du Club républicain, lequel est lui-même la pointe vive de cette vaste nébuleuse qu’est l’Offensive démocratique et qui rassemble tous les courants, mouvements, initiatives diverses de la résistance anti-Haider – à commencer, bien sûr, par la manifestation de samedi. J’écoute, donc, Lehman, Rabinovici, les autres, et je pense aux dix-sept langues de l’empire, aux parfums mêlés des nationalités ; je pense à ce cosmopolitisme réel, vécu, qui n’est peut-être pas à vivre, après tout, sur le seul mode de la nostalgie et qui rend impossible, en Autriche, l’idée même de volk, de peuple ou de nation volkisch, de race pure, etc.

Visite de la crypte des Capucins où reposent, dans des sarcophages de plomb, les restes des Habsbourg – François-Joseph ; l’Aiglon ; l’impératrice Elisabeth avec son cercueil charmant, couvert de menues offrandes comme l’autel à la princesse Diana ; Charles et Zita ; Rodolphe ; Marie-Thérèse et son mausolée énorme en forme d’immense gâteau viennois avec profusion d’armes, écussons, scènes de bataille, anges gardiens et, juste à côté d’elle, le sarcophage austère, presque janséniste, de Joseph II ; les autres, tous les autres, qui ont toujours su, et savent encore, qu’ils ont leur place là, sur cette dalle humide et glacée… Ombre de Joseph Roth, le grand écrivain conservateur, auteur, justement, de La Crypte des Capucins, que son conservatisme même conduisit à refuser l’hitlérisme. Intuition que, soixante ans plus tard, l’enjeu n’est pas très différent : casser la droite pour vaincre l’extrême droite ; jouer les bons conservateurs, ceux qu’a choqués l’alliance avec Haider, pour faire rempart au populisme ; le problème, pour Silvio Lehman et ses amis de l’Offensive, ce n’est déjà plus Haider mais Schüssel, le chancelier scélérat, qui a noué l’alliance de la honte. Contre cette droite-là, cette mauvaise droite recherche esprit de Joseph Roth – mais pas désespérément.

Avec Lehman, en direction de Heldenplatz. Il n’est que dix-sept heures. La manifestation proprement dite commence seulement dans deux heures. Mais la foule, pourtant, est là : joyeuse et grave, nombreuse, beaucoup de très jeunes gens, atmosphère de fête sans kermesse, rieuse mais pas rigolarde, flûtes enchantées, batteries, déguisements, masques – il doit y avoir tant de monde sur la place qu’un flot de manifestants reflue déjà, créant un double mouvement, en sens contraire, qui nous empêche d’avancer comme de reculer. Nous voyons le moment où la masse compacte nous bloquera et nous empêchera d’arriver à la tribune. Heureusement, une jeune fille, jolie, cheveux courts, les joues peintes en rouge vif, reconnaît Silvio. Elle est montée sur des échasses, à un mètre du sol, peut-être plus, revêtue d’un grand drap blanc qui tombe jusqu’au sol et fait que les gens s’écartent, en riant, sur son passage. Une, deux… Une, deux… Laissez passer, crie-t-elle, à chaque nouvelle enjambée de ses gigantesques pilons. Laissez passer, ce sont des orateurs. Nous tenons, chacun, un pan du drap, pour être sûrs de ne pas la perdre. Et c’est ainsi que, guidés par la dame blanche, fendant la foule derrière elle, nous parvenons à la tribune.

Noté, à l’entrée de Heldenplatz, bien visible, un buste de Abraham à Santa Clara, le moine du XIIe siècle qui fut l’une des références constantes, et un des inspirateurs, de Heidegger. La fille aux échasses, les milliers de gens qui, comme elle, passent tous les jours devant ce buste, savent-ils qu’il s’agit d’un antisémite doctrinaire, et frénétique ?

Trois cent mille. Ils sont, selon les organisateurs, trois cent mille hommes et femmes rassemblés là, dans ce théâtre du prestige impérial – pratique pour les manifestations puisqu’il a été prévu pour les défilés militaires ! Chiffre qui, ramené à l’échelle française, signifierait deux millions et demi de personnes…

Que tant de gens aient répondu présent est déjà beau. Mais qu’ils puissent entendre là, sur cette place, les représentants des communautés juives de France, d’Allemagne, d’Autriche et de Belgique; qu’ils puissent acclamer Karl Stoiker, ce très vieux Tzigane qui ressemble à Ignatz Bubis et qui relève soudain sa manche pour, dans un silence terrible, montrer, tatoué sur son avant-bras, son numéro matricule d’Auschwitz ; qu’un Lévy puisse, encadré par deux Blacks, Harlem Désir et Fodé Sylla, prendre à son tour la parole à la tribune même où, voici soixante ans, on acclamait Hitler, voilà le vrai signe des temps nouveaux et la preuve de l’existence de l’autre Autriche.

L’effet que cela fait de parler devant pareil rassemblement ? Je me souviens d’une vague sonore. Je me souviens d’un râle, ou d’une houle, montant de la foule en contrebas. Je me souviens que, à cause des projecteurs, je ne voyais de toute façon pas les visages mais entendais cette drôle de rumeur – rires, clameurs, applaudissements mêlés. Et je me souviens de cette chose très étrange : je parle français, bien sûr ; je suis traduit par Lehman, phrase par phrase, à mon rythme, mais je parle tout de même français ; or les gens, je m’en aperçois tout de suite, rient, ou applaudissent, avant que n’arrive la traduction. Je m’attendais à tout, sauf à cela. Il y a là trois cent mille Viennois qui comprennent le français, ou qui le parlent au moins à moitié et dont l’empathie, ou la sympathie, font visiblement le reste. Il y a là trois cent mille Autrichiens, tendance Sissi, Manès Sperber ou Herzl, qui, loin de ce chauvinisme autrichien ou grand-allemand consubstantiel, selon certains, à la nouvelle âme du pays, sont d’abord, et fondamentalement, liés à une France qui prend, je m’en aviserai plus tard, un visage de légende : Résistance, premier gaullisme, 1789, Mai 68, droits de l’homme. On avait mis en service tous les thermomètres et instruments d’analyse possibles et imaginables. On scrutait les courbes de popularité de Haider, le taux de concentration du fascisme dans l’air du temps politique, la vitesse de sédimentation de l’antisémitisme catholique ou protestant. Il y en a un, de thermomètre, que tout le monde semblait oublier et que je découvre dans la nuit de Heldenplatz : celui de cette francophilie heureuse, glorieuse, offensive.

Soixante-douze heures que je suis ici. Et pas un matin sans que l’on apprenne, par la presse, que Haider a demandé audience à tel responsable communautaire juif, a été éconduit par tel autre, a cherché à assister à telle cérémonie du souvenir ou a fait annoncer, comme ce matin, que son ministre de la Justice assisterait, en mai prochain, à titre personnel, aux célébrations de l’anniversaire de l’ouverture du camp de Mauthausen. De cette compulsion, de cette étrange revendication chez un homme capable, par ailleurs, de faire l’éloge de la Waffen SS ou de vivre sur une fortune issue de biens aryanisés, de cette manie de nous dire qu’il ferait n’importe quoi pour pouvoir se rendre dans un camp, ou se montrer à Yad Vachem, ou se faire photographier dans un lieu, n’importe lequel, de la mémoire et de la douleur juives, il y a deux interprétations possibles. Soit – mais personne, ici, n’y croit – la preuve qu’il serait finalement moins infâme, moins antisémite, moins etc. qu’on ne le pensait. Soit – hypothèse plus vraisemblable – hommage du vice à la vertu et manière d’avouer un rapport de forces politique qui n’est pas celui que croient les pessimistes. La ronde folle du néofasciste suppliant qu’on l’autorise à entrer dans un camp, n’importe quel camp, mais un camp ? Le signe que le populisme est probablement minoritaire en Autriche.

Les clés, hier, sur Heldenplatz. Les dizaines de milliers de jeunes gens qui, pour saluer les orateurs, faisaient tournoyer, dans un joyeux cliquetis, leurs trousseaux de clés au-dessus des têtes. Ce sont les clés de Vienne, bien sûr. Mais pour dire quoi ? Circulent à nouveau, ici, deux explications. Soit : on ne va pas donner les clés de la ville, du pays, à ce pitre de Schüssel. Soit : qu’on les lui donne, au contraire, mais pour qu’il prenne la porte et s’en aille. Dans les deux cas, confirmation du fait que le problème n’est décidément plus Haider, mais Schüssel.

Emmenés par Michel Cullin, secrétaire général adjoint de l’Office franco-allemand pour la jeunesse (OFAJ), une douzaine d’étudiants français, allemands et autrichiens, qui sont là pour réfléchir à la charte des valeurs européennes qui devrait voir le jour cette année, avec la présidence française de l’Union. Adresse des jeunes Autrichiens à leurs camarades : « venez, intervenez, mêlez-vous de nos affaires, qui ne sont pas seulement les nôtres mais celles de l’Europe ». Absurdité, vu d’ici, du débat sur l’ingérence.

A la une, ce matin, de la Kronen Zeitung, le grand journal populaire de Vienne : « Belgien schlagt uns ins gesicht », littéralement « La Belgique nous frappe au visage », ou « La Belgique nous claque la gueule » – écho au communiqué de la mairie de Bruxelles signifiant, hier, aux diplomates autrichiens qu’ils étaient indésirables aux cérémonies de lancement de Bruxelles 2000, capitale de l’Europe. Qu’un affront diplomatique fasse si aisément figure de catastrophe nationale peut, à nouveau, s’entendre de deux façons. Soit : gare à ne pas humilier les Autrichiens ; gare, en sanctionnant les dirigeants, à ne pas blesser les dirigés. Soit : les Autrichiens sont comme le concierge du Sacher, terriblement snobs, attachant une importance extrême à savoir qui est reçu, qui ne l’est pas, selon quelle étiquette – et prêts à se retourner, du coup, contre des maîtres assez vulgaires pour s’être mis en position d’être traités en parias. De Winifred Wagner, on disait qu’elle avait, en le recevant à Bayreuth, rendu au jeune Hitler l’inestimable service de faire de lui un personnage salonfahig, littéralement salonisable, ou sortable dans les salons. Schüssel fait la même chose avec Haider et les leaders du FPÖ : en les recevant, non à Bayreuth, mais à la Hofburg et à Ballhausplatz, qui sont l’Élysée et le Matignon de l’Autriche, il les rend salonisables et, donc, politiquement légitimes. Mais l’Europe, elle, fait l’inverse, elle désalonise le gouverneur de Carinthie et, en le désalonisant, elle l’affaiblit dans son propre pays. Haider, depuis quelques jours, baisse dans les sondages.

Retour au Club républicain de Silvio Lehman. Contre le mur, recouvert d’une bâche de plastique, le fameux cheval de bois démontable, vestige de la campagne anti-Waldheim, il y a quinze ans. Si Waldheim a perdu la mémoire, disait l’ex-Chancelier Sinowatz, son cheval, lui, doit se souvenir. Moyennant quoi, où que fût l’ancien officier de cavalerie devenu président, on transportait le cheval du souvenir. Où qu’il aille, dans quelque manifestation publique qu’il se produise, le cheval surgissait, le narguait, courait littéralement la ville. Il était le cauchemar de Waldheim, ce cheval. Sa hantise. Son remords. Le cheval du rire et de la mémoire. Le cheval de Troie de la vérité à l’intérieur de la forteresse austro-troyenne de l’amnésie. Le cheval était dans la ville et regardait Waldheim… J’avais oublié cette affaire de cheval. J’avais oublié – mais suis-je le seul ? – que l’aventure, pour l’autre Autriche, commence en réalité très tôt et que le mouvement anti-Haider est riche des expériences de la campagne anti-Waldheim. L’autre Autriche existait. Sauf qu’on ne la voyait pas.

A la radio, l’hymne national. Sur une musique de Mozart : Autriche pleine de gloire, Autriche pleine d’épreuves, Autriche très aimée, un cœur puissant au milieu du continent. Nationalisme ou désir d’Europe ? Chauvinisme récupérable par le FPÖ ou manière de dire : « nous, les Autrichiens, sommes l’Europe et, parce que nous sommes l’Europe, parce que nous sommes le cœur battant du continent et que nous vous regardons, peuples amis, du haut de cinq cents ans de double monarchie, d’empire habsbourgeois et de diplomatie professionnelle, nous n’allons pas laisser des populistes brader un si bel héritage et nous conduire hors de l’Union ? » Là encore, les deux voies. Aussi plausibles l’une que l’autre.

Nous sommes au Braunerhauf, qui était le café préféré, à Vienne, de Thomas Bernhard. Et c’est là, sur un coin de table, et sous l’œil invisible, donc, de ce troisième homme, Thomas Bernhard, qui a si souvent posé son coude sur le même coin de la même table et dont le nom vient tout de suite aux lèvres des deux protagonistes, que s’est arbitré, j’en jurerais, le débat qui opposait Gérard Mortier et Luc Bondy, le Belge et le Suisse, deux francophones à nouveau, et, à en croire les gazettes, deux positions opposées sur la question de savoir s’il faut ou non boycotter l’Autriche. Conciliabules, en effet. Rires complices. S’apercevoir, en se parlant, que ce débat est un faux débat qui n’a de sens qu’au cas par cas. Découvrir, en un mot, qu’on est d’accord sur l’essentiel et que cette question du boycott est à peu près aussi bête que la question de l’ingérence. Bondy, Mortier, même combat.

Le Burgtheater est à l’Autriche ce que la Comédie-Française est à la France. Il est aussi, comme l’Opéra, un haut lieu de la mondanité viennoise – hommes en frac, grands couturiers, chaque soirée est une soirée de gala, chaque lever de rideau est une leçon d’élégance et de théâtre, étiquette, rituels, interdiction de bisser les artistes plus d’une fois, jamais de chahut ni de débordement. Surprise, alors, de voir que les lieux ont pris, ce soir, pour accueillir notre débat sur l’autre Autriche, un petit air d’Odéon 68 – jeunesse, jeans et baskets, prises de parole spontanées, applaudissements monstres pour Piccoli, rires, colères. Et surprise encore, un peu plus tard, quand bondit sur la scène un groupe d’autonomes de Leipzig, cheveux ras, blousons de cuir, santiags : « tous dans la rue ! assez de mots ! la police fasciste vient de tabasser à mort cinq de nos camarades ! » Bonne réaction de Luc Bondy, qui, avec une maestria de soixante-huitard chevronné, s’empare du micro pour, primo, partager équitablement la parole entre les perturbateurs et la salle ; secundo, mandater une commission constituée de Jack Ralite et Harlem Désir et chargée d’aller enquêter sur cette rumeur – finalement fausse – de tabassage ; tertio, condamner, à la grande joie de la salle, la violence d’où qu’elle vienne, jusques et y compris, bien sûr, quand elle est le fait d’un groupe de provocateurs tentant de saboter le débat et de déconsidérer le mouvement.

Qui sera le Mégret de Jörg Haider ? Par qui viendra, dans le parti, le bon virus de la guerre des chefs, du choc des ambitions et, peut-être, l’implosion ? Mon hypothèse : Karl-Heinz Grasser. Il a trente et un ans. C’est le ministre des Finances (FPÖ) du nouveau gouvernement. Sauf que c’est le seul des ministres du FPÖ que Haider n’a pas vraiment choisi : il voulait Prinzhorn, l’homme qui s’est rendu célèbre en accusant l’ancien gouvernement de gaver les femmes d’immigrés d’hormones stimulant leur fécondité et c’est devant le refus du président Klestil qu’il s’est rabattu sur le jeune Grasser. Je l’observe – Grasser – expliquant à la télévision qu’il n’a pas l’intention d’obtempérer à l’ordre donné à tous les ministres FPÖ de vivre avec 60 000 shillings (30 000 francs) par mois et de reverser au Parti le reste de leur indemnité : « Je travaille vingt-quatre heures sur vingt-quatre… Je n’arrête pas… Depuis que j’ai été nommé, j’en suis quasiment de ma poche… Je compte bien continuer d’être payé selon les critères du privé… » Chemise et cravate. Fines lunettes sans montures. Physique de yuppie et rhétorique de trader de Wall Street. Jusque dans la mise, le contraire du populisme plus débraillé du chef. Le Pen a eu Mégret. Haider, j’en fais le pari, chutera sur le problème Grasser.

Pourquoi, suggère Laurent Dispot, des députés n’occuperaient-ils pas la salle des séances du Parlement européen à la façon du tiers-état emmené par Mirabeau – et ce jusqu’à ce que soit voté un véritable soutien, c’est-à-dire des crédits, au mouvement de riposte démocratique ? L’idée plaît bien aux jeunes filles de « Get to attack » – lire aussi « Ghetto attack » – venues, dans cette galerie d’art transformée en forum politique improvisé, évoquer le bilan et les perspectives de leur mouvement. Elle semble effrayer, en revanche, l’animateur de la réunion – plus âgé, plus rangé, qu’on nous a présenté comme un homme de télévision style Michel Polac et qui redoute, dit-il, l’accusation de « landesverrat », autrement dit « haute trahison », pour les parlementaires autrichiens qui se mêleraient à pareil happening. Indignation véhémente de Dispot, rappelant, en bon disciple de Victor Klemperer, qu’il y a du sang sur les mots de la langue allemande et, notamment, sur ce mot-ci. Mouvements divers dans l’assistance qui, tantôt grave, tantôt rieuse, paraît assez vite gagnée à cette idée que la bataille politique est aussi une guerre des mots – dans les mots, pour les mots, pour le sens et pour la précision des mots. Contre Haider, le truqueur de mots, relire Klemperer, l’admirable décortiqueur de la langue de bois des nazis.

Depuis le temps qu’on me dit que Vienne est la ville des salons, en voici un, celui de Mary Steinhauser, visage de poupée et physique de joueuse de bridge, juive, amie de Kreisky, grande figure de la social-démocratie autrichienne – une sorte de Verdurin qui serait passée par le Bund, ou de Madame du Deffand, qui, depuis trente ans, peut-être quarante, ne se lasserait pas de faire et défaire les puissants. Elle a défait Schlögl par exemple. Elle a bombardé la direction du parti de fax pour expliquer que ce n’était pas la peine de lutter contre Haider si c’était pour, comme Schlögl, ministre social-démocrate de l’Intérieur et sorte de Chevènement viennois, faire du Haider sans Haider. Schlögl, à la fin, a demandé grâce. Il lui a téléphoné pour lui dire : « ça va ! halte au feu ! je renonce à briguer la présidence du parti ! » Et il en est réduit, à cause d’elle, à poser au milieu d’une délégation de l’Association des officiers de police du quartier venue, en signe de camaraderie et de gratitude, lui remettre un fanion…

Aujourd’hui, Mary reçoit. Elle est assise sur son divan, le téléphone à portée de main, au milieu de ce vaste appartement tout empli de fétiches, souvenirs, photos – et elle reçoit. Il y a là, passant d’une pièce à l’autre, des politiques et des écrivains. Des hommes de presse et de télévision. Des jolies femmes. Des éditeurs. Peter Dusek, le patron, à l’ORF, du service des archives, dont il a fait une redoutable machine de guerre contre l’amnésie, l’anti-intellectualisme, la bêtise du nouveau pouvoir. Bref, il y a là les membres les plus éminents de ce Cercle des électeurs critiques qu’elle anime depuis trente ans et qu’elle ne manque jamais de réunir, comme ça, de manière informelle, chaque fois que l’actualité lui semble l’exiger. Il y a là aussi le fils Kreisky, Peter Kreisky, long visage chauve, un peu amer, qui m’explique qu’il en a assez d’entendre ce Haider dire qu’il est le fils spirituel de Kreisky.

Pourquoi ne pas l’en empêcher, alors ? Pourquoi ne pas lui intenter, vous qui êtes le vrai fils, une action en abus de filiation ? Ce serait un vrai grand procès politique. Ce serait la meilleure manière, aussi, de poser enfin la question des vrais rapports de Kreisky avec les anciens nazis qu’il a couverts ou blanchis. Oui, oui… Pourquoi pas… Il hoche tristement la tête… Il hésite… Peut-être va-t-il en dire un peu plus sur ce père immense, envahissant et dont le nom même – Kreis, le cercle – dit bien la place qu’il occupe encore au cœur des contradictions autrichiennes… Mais Mary est là. Elle veut que nous rejoignions un autre groupe. Il y a tant de sujets à débattre. Susanne Riess-Passer, la vice-chancelière, alias Marionnette, ou Cobra royal, et ancienne attachée de presse pour compétitions de ski. Les déclarations de Westenthaler, numéro deux du FPÖ, ce maniaque du téléphone qui passe ses journées à appeler les journalistes pour les menacer. Comment marginaliser Haider. Pourquoi le vrai but de guerre est de le pousser à bout, de le contraindre à la faute politique. Et puis ces deux énormes bunkers, en bas, qui montent plus haut que son immeuble, vestiges hideux de l’époque hitlérienne, grimace de la mémoire : imaginez deux abris anti-DCA, place des Vosges, qu’aucun outil humain n’aurait la force de détruire ! est-ce que ce ne serait pas diabolique ? est-ce que ce n’est pas le plus mauvais tour que l’on puisse jouer à une ville ? Elle rit. Mais d’un rire mauvais, qui ne lui ressemble pas et qui, soudain, semble maudire.

Ce qui m’a frappé chez les jeunes filles de Get to attack. L’humour. L’insolence. La légèreté offensive et rieuse. Les cent une excuses d’être raciste que nous n’acceptons plus. Les autocollants scotchés, dans la rue, sur les sacs à main des femmes. « L’art du moment, c’est la résistance », tagué sur les murs des musées. « La gentillesse est toujours rentable ». Ou « Le fascisme coûte toujours très cher ». Les prospectus distribués aux touristes : « La culture autrichienne, ce n’est pas seulement Mozart, c’est aussi la xénophobie ». Les manifs appelées par e-mail et portable. L’absence de hiérarchie. La technique dite des oiseaux migrateurs – une tête se met en retrait, une autre la remplace, et une autre, une autre encore, sans que l’essaim change de structure ni de direction. La ville comme un théâtre. Le paysage urbain tout entier comme un formidable champ de manœuvres. Radicalisme pour temps d’Internet et de nouvelle économie. Politique postmoderne et peut-être post-politique. Haider ou non, que Haider l’emporte ou qu’il finisse par s’effondrer, ces jeunes gens sont à l’origine d’une forme de militantisme qui trouvera sans doute assez vite ses limites (comment empêcher, par exemple, une manif convoquée par e-mail d’être noyautée par la police, ou par des provocateurs ?) mais qui nous change – et ce n’est pas mal ! – des grands récits gauchistes du siècle écoulé.

La façon, pendant la réunion, qu’avaient par exemple les jeunes filles de se passer la parole sans la prendre, ou de la prendre sans conviction, ou de s’exprimer froidement, sans émoi visible ni éloquence – tellement le contraire, oui, des grandes rhétoriques d’autrefois : théories, langues de bois, le pouvoir est au bout de la dialectique, pas de pratique sans théorie, tous ces mots d’ordre ronflants qui n’ont soudain plus lieu d’être. Un situationnisme doux. Une action directe sans terrorisme. Le fait aussi que, pendant deux heures, personne n’ait éprouvé le besoin de prononcer le nom de Haider. Souveraineté. Absence, quasi totale, de ressentiment, de haine. Volonté de puissance, mais la vraie, celle qui veut, non la puissance au sens banal, mais l’affirmation, la positivité, la vie. Heidegger, en 1951 : « sous toute haine se cache la dépendance la plus insondable à l’égard de ce dont elle voudrait, au fond, constamment se rendre indépendante, ce qu’elle ne peut pourtant jamais faire et qu’elle peut toujours d’autant moins qu’elle hait davantage ».

Chez Mary, l’autre soir, cet homme de haute taille, un peu épais et pourtant juvénile, que l’on me décrit comme une sorte de conscience de gauche du parti social-démocrate, un président possible, un recours. Il s’était présenté : Einem… Caspar Einem… Je réalise, en y repensant, que c’était von Einem, le fils du grand von Einem, auteur de l’opéra d’après Büchner La Mort de Danton – et descendant direct, par sa mère, de Bismarck. En Autriche le von et donc les titres nobiliaires sont interdits par la loi.

Sacher. Opéra. Flâner dans le Vienne que j’aime. Relever, lettres jaunes sur fond brun dans le petit panneau extérieur, près du camion aux décors, les cinquante – oui, cinquante ! – opéras de la saison. Je m’aperçois que la place, en face de l’hôtel, qui, dans mon souvenir, n’avait jamais eu de nom en a tout à coup un : celui du célébrissime Generalmusikdirektor, nommé Staatskapellmeister par décret de Hitler lui-même et inscrit avant cela, dès avril 1933, et à deux reprises, au parti nazi – Herbert von Karajan. Et je me rends compte aussi que la rue qui va de l’Opéra à la cathédrale, l’avenue la plus commerçante de Vienne, ces Champs-Élysées où tous les amoureux de Vienne aiment se promener, s’appelle Karnter Strasse, rue de Carinthie, le Land dont Haider est le gouverneur. Pourquoi n’y a-t-il pas, à Vienne, une avenue, une rue Sigmund-Freud ?

Doron Rabinovici et Silvio Lehman, une dernière fois, avant de partir. Si le but est de faire tomber ce gouvernement ? Non. Pas exactement. Il est de créer un climat d’anormalité. Schüssel dit : revenons à la normalité. Eh bien non, justement. Créons juste le contraire : un climat de tension ininterrompue, de crise larvée, d’inquiétude sourde, de guérilla culturelle. Comme les Indiens métropolitains italiens des années 70 ? Comme les surréalistes rêvant d’un état d’exception permanent.

Retour à Paris. Haider démissionne. Manœuvre ? Fausse sortie ? Retrait stratégique ? Ruse ? Sans doute. Encore qu’il y ait une seconde hypothèse, qui est celle de l’autre Autriche et que je ne résiste pas au plaisir d’évoquer. Silvio, Mary, les adolescentes de Get to attack, les sanctions aussi, ont peut-être commencé, mine de rien, de le déstabiliser. Moqué, talonné, harcelé de l’extérieur et, surtout, de l’intérieur, Haider, comme Waldheim, a craqué.


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